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Autour de "Je meurs de ce qui vous fait vivre" de Paul Couturiau


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Paul Couturiau évoque Séverine, l'héroïne de son roman Je meurs de ce qui vous fait vivre.

Comment avez-vous « rencontré » Caroline Rémy alias Séverine ?
Au début des années 1990, je vivais à Bruxelles. C’est là que j’ai fait la connaissance de Séverine. Je l’ai rencontrée non pas dans les Galeries royales Saint-Hubert, comme Jules Vallès, mais à la première page de la biographie que Max Gallo avait consacrée, en 1988, à l’insurgé. Lorsque j’ai refermé ce livre, je n’avais qu’une idée en tête : en apprendre plus sur la « belle camarade ». J’étais subjugué et intrigué par cette femme au courage et à l’engagement détonants.
Me procurer les livres publiés par Séverine, pour la plupart des recueils de ses articles, fut un vrai chemin de croix. L’avancée majeure dans ma démarche a été la rencontre avec l’arrière-petite-nièce de Séverine, la regrettée Michèle Witta, alors bibliothécaire à la BiLiPo . Je lui dois d’avoir disposé de l’intégralité des articles de Séverine.

En quoi, selon vous, est-elle un personnage romanesque ?
Séverine est, pour moi, l’un des plus beaux personnages romanesques de son temps. Comme l’écrivait Jules Vallès : Née dans le camp des heureux, en plein boulevard de Gand – graine d’aristo, fleur de fusillade – vous avez crânement déserté pour venir, à mon bras, dans le camp des pauvres, sans crainte de salir vos dentelles au contact de leurs guenilles, sans souci du qu’en-dira-t-on bourgeois… Séverine s’est toujours trouvée là où on ne l’attendait pas. Elle a choisi son camp en sachant que c’était le choix le plus risqué, mais sa détermination était inébranlable. Elle n’a pas hésité à braver les interdits de son temps, en tant que femme aussi bien que journaliste. David, elle n’a jamais baissé les bras face aux Goliath, quels que soient leur bord, leur puissance. Elle a fait de sa vie un combat pour les autres. Pour les plus faibles, les plus démunis.

Vous évoquez quelques épisodes très touchants de son enfance qui permettent de mieux cerner la personnalité entière et passionnée de Séverine. Comment expliquez-vous que cette « graine d’aristo », soit devenue l’une des femmes les plus libres, les plus émancipées, les plus modernes de son temps ?
Caroline Rémy a reçu le sens de la justice, le goût de la révolte à la naissance. Peut-être s’agissait-il d’un legs ancestral : « l’esprit d’aventure hérité, sans doute, des provinces ancestrales : la Lorraine rêveuse et exaltée, et l’ardente Provence ». Tout est question de sensibilité. De volonté aussi. Très vite, Caroline s’est affirmée comme une insoumise. Je suis persuadé que la curiosité de l’enfant n’est pas non plus étrangère à cette attitude. Attentive à tout, sensible à la souffrance d’autrui… fût-ce d’un serin, elle ne pouvait que ruer dans les brancards.

On ne peut évoquer Séverine sans parler de l’écrivain Jules Vallès, l’auteur de L’Enfant et fondateur du journal Le Cri du peuple. Que lui doit-elle ? Que lui doit-il ?
Séverine doit incontestablement à Vallès d’avoir donné un sens à sa révolte. Enfant déjà, elle se sentait pareille à un oiseau tombé dans le nid d’une autre couvée, d’une autre espèce. Elle avait une soif à laquelle elle ne parvenait pas à donner un nom, mais qu’elle savait différente des aspirations de ses parents. Au jardin des Tuileries, elle n’hésitait pas à faire le coup de poing pour défendre une fillette humiliée par d’autres enfants à cause de sa couleur de peau. L’injustice, l’intolérance la révoltaient déjà. Vallès l’a aidée à canaliser son besoin de justice, de vrai, de beau. Il lui a, en outre, montré le moyen de le rendre efficace et utile. Enfin, il lui a appris à tremper sa plume dans le vitriol sans rien perdre de sa compassion pour l’humain… et pour les animaux, puisqu’elle a (notamment) pris position contre les corridas.

160 ans après sa naissance, que doit-on à Séverine, que nous a-t-elle légué ?
Séverine devrait être nommée présidente honoraire des Restos du Cœur. Chaque fois que des ouvriers poussés par la misère se mettaient en grève, chaque fois qu’un coup de grisou tuait des mineurs. Séverine lançait, dans l’un ou l’autre des journaux auxquels elle collaborait, une souscription pour réunir des fonds destinés à aider les familles dans le besoin. Et… l’argent parvenait toujours aux personnes concernées !
A sa manière, Séverine a été une « lanceuse d’alertes ». Qu’une injustice soit commise et elle revêtait sa tenue de Don Quichotte pour aller pourfendre les méchants, aussi puissants fussent-ils. Sinon que sa lance était une plume. Cela dit, elle savait aussi tremper sa plume dans le miel pour évoquer les victimes. N’a-t-elle pas été l’une des premières à réclamer justice pour Dreyfus ?
Je crois que tou(te)s les journalistes qui exercent encore leur métier avec honnêteté et une indépendance d’esprit totale, en refusant toutes les formes de compromission, sont les dignes héritiers de Séverine… et de ses semblables.
Je crois que les femmes aussi lui sont redevables. D’ailleurs, certaines (je ne dis pas toutes, attention) féministes devraient relire Séverine, qui entendait lutter pour la cause des femmes sans renoncer le moins du monde à sa féminité, à son élégance. Toujours dans le respect d’autrui, mais aussi de soi.