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Entretien avec Jean-Paul Malaval autour de "L'Honorable Monsieur Gendre"


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En plus de trente ans d’écriture, avez-vous le sentiment que votre travail d’écrivain a changé ? L’expérience aidant, vous est-il devenu plus aisé ou au contraire plus difficile d’écrire aujourd’hui ?
Depuis la sortie de mon premier roman en 1983, je n’ai cessé d’écrire. Je dois en être aujourd’hui à 34 ou 35 livraisons ? Il y a donc une certaine régularité dans mon rythme de parution et forcément d’écriture. Sachant que chaque ouvrage est abordé indifféremment comme s’il s’agissait d’un premier livre. La difficulté est bien sûr de se renouveler, tout en poursuivant une quête cohérente. J’ai connu au fil de ce long voyage intérieur quelques crises, comme ce fut le cas avec L’Homme qui rêvait d’un village. Ce récit de solitude et d’extrême dénuement dans un lieu clos, face à la mort et à l’absurde de l’existence, a constitué pour moi une sorte de réponse à quelques questions existentielles.
Je ne suis pas sûr que le romancier soit maître point par point de ses sujets et de ses thèmes. Peut-être, lui sont-ils parfois imposés, comme j’aime à le croire par les aléas de l’existence. Une rencontre insignifiante, une situation anodine, un paysage, une demeure, un lieu insolite, voici des déclencheurs imparables pour le romancier.
Au fil du temps, j’ai changé, mes idées ont changé, ma perception du monde a changé. Toutes ces mutations intérieures ont influé le cours de mon travail. Et je ne saurais dire si celui-ci s’est simplifié ou compliqué. Chaque projet de roman est un recommencement, comme si je devais tout réapprendre, à écrire, à inventer des lieux, des personnages. Sans doute est-ce la seule difficulté du romancier, ne pas réécrire toujours la même histoire.
 
Dans vos fictions, vous dépeignez un monde en transition, le bouleversement des campagnes, le progrès des idées. Vous évoquez les thèmes de la transmission, de l’héritage, de la préservation de nos patrimoines. Est-ce bien ce que vous voulez transmettre à travers vos romans ?
C’est cela et plus que cela, forcément. Tous mes romans prennent appui sur le vingtième siècle. Presque tous, en vérité. J’ai aussi écrit sur les guerres de religion dans les Cévennes. Mais au fond je crois que c’est une question secondaire qu’une fiction se déroule avant ou après la grande guerre, avant ou après la catastrophe de 40… Il s’agit toujours du destin des hommes emportés par le tourbillon de l’histoire. Des hommes qui sont le jouet de l’histoire, ballottés sur cette mer déchaînée des folies destructrices. Boris Pasternak disait : « Personne ne fait l’histoire, on ne la voit pas, pas plus qu’on ne voit l’herbe pousser… » C’est précisément ce dont traite le roman en général, cet imperceptible glissement du temps sur les êtres, ce qui les sauve d’eux-mêmes, ce qui les perd quelquefois, ce qui les authentifie. Il n’y a que la fiction, — la force des mots, la magie des mots, — qui peut rendre cet état du désert et son long peuplement. Nous remplissons des vides où la mémoire peu à peu s’installe, comme une sorte de résurrection. Voilà mon chantier. Le reste est anecdotique.
Parfois on me dit : « vous ne parlez que du passé ». Mais on ne peut parler que du passé et du présent. Même un roman de science-fiction qui se déroule en 2500 ne parle que du passé. Vouloir prétendre le contraire est une tromperie. Les planètes visitées ne sont que nos îles au trésor, ces longs périples interstellaires dans l’espace-temps le voyage d’Ulysse sans cesse recommencé. Parce que nous n’échappons pas à cet imaginaire qui a fondé notre culture, celui des mythes antiques et des dieux déchus, des éternels retours et des miroirs orphiques qu’il faut traverser pour y dénicher le reflet de son âme… 
 
Vous considérez-vous comme un auteur populaire ?
On a les lecteurs qu’on mérite. Je crois que nombre d’entre eux suivent chacune de mes parutions. Une fidélité qui m’honore et me flatte. Je crois ou du moins j’ose espérer que s’ils me lisent c’est qu’ils trouvent dans mes fictions des personnages et des intrigues qui leur parlent, comme l’on dit aujourd’hui. 
 
Ce vingtième roman (aux Presses de la Cité) s’éloigne des campagnes de votre terre littéraire habituelle, la Corrèze, pour un univers plus citadin, Amiens, en Picardie, pendant l’Occupation. Quel est le point de départ de L’Honorable Monsieur Gendre ?
 Je n’ai pas une terre de prédilection, comme on pourrait le croire. Je vis en Corrèze dans une ancienne maison de campagne, pleine de souvenirs et de fantômes. C’est un lieu qui m’inspire. J’y trouve la paix et la tranquillité de l’âme. Etat bien nécessaire pour écrire, vous l’admettrez.
Pour la petite histoire, il se trouve que le point de départ de L’Honorable Monsieur Gendre est partie liée avec ma demeure. Cette maison en grés rose de Corrèze, je la tiens par héritage de mon grand-père, Lucien Steib (une famille moitié alsacienne, moitié allemande) où il a terminé sa vie au début des années 60. C’est lui qui a raconté au très jeune enfant que j’étais alors le début de L’Honorable Monsieur Gendre. Il vivait à Amiens avant que l’exode ne le pousse à venir en Corrèze. Un réfugié de l’an 40 comme tant d’autres. Il travaillait dans une briqueterie, il y occupait même un poste de responsabilité chez Gilardoni, (d’où m’est venu le nom à peine transformé de l’industriel de mon roman Denis Gillard). Après l’exode, les Steib sont revenus à Amiens. Et un jour, un jeune homme habillé en SS est venu frapper à sa porte. C’était un membre de sa famille, un neveu je crois. Il l’a violemment réprimandé, puis a exigé qu’il retire son uniforme, lequel a été brûlé séance tenante dans le four d’une cuisinière. Puis mon grand-père a décidé de cacher ce jeune garçon que la Gestapo est venu réclamer à plusieurs reprises. Steib a réussi à bluffer la police allemande. Il parlait un allemand impeccable et qui, plus est, avait été un fantassin de Verdun avec trois citations. Je ne sais pas si ce sont ces arguments-là qui ont préservé mon grand-père. Mais on a fini par oublier ce garçon déserteur caché dans son grenier. 
Pour revenir à L’Honorable Monsieur Gendre, le reste du récit est de pure imagination, forcément. Mais il se trouve que cette histoire de Lucien Steib, mon grand-père, m’a hanté toute ma vie. J’ai fini par en faire un roman. Quelque part c’est un hommage que je lui ai rendu. Car je crois que Straub lui ressemble énormément, son humanisme, son goût pour la liberté et l’esprit de résistance contre l’oppression.  C’était lui, bien lui, entièrement lui… Du moins, est-ce le souvenir qu’il a laissé au petit garçon que j’étais alors… Et il en va de même pour Elisabeth, portrait très approchant de ma grand-mère Hélène, qui m’a donné le goût des livres et ce petit grain de folie nécessaire pour nous sauver de l’ennui.
 
Si Obertz, le fameux Monsieur Gendre dans votre roman se révèle être particulièrement lâche et opportuniste, par contre Antoine Straub est un homme d’engagement et de courage, qui œuvre dans la Résistance. Qui plus est un père qui a beaucoup souffert de la perte de son fils aîné dans les premiers jours de guerre… N’est-ce pas un thème récurrent dans vos romans : la confrontation de deux personnages que tout oppose, l’un ici agissant au nom de ses valeurs et l’autre de ses intérêts ?
Ces personnages symbolisent une époque, et d’un certain point de vue ils sont possédés par les idées d’un  temps où les Français ne s’aimaient pas, comme disait un certain président de la République. Chacun est dans son rôle et la confrontation dont vous parlez est celle que beaucoup de gens ont vécue. On a vécu cette dualité, au jour le jour, entre les idéalistes et les mercantiles. Pendant que certains risquaient leur vie dans les réseaux de Résistance, d’autres faisaient du marché noir. Et d’autres enfin ont dû interpréter le double jeu, travailler pour l’Allemagne, pour les vainqueurs, afin de conserver leur entreprise et donner à manger à leurs ouvriers, tout en oeuvrant dans la clandestinité avec Londres. Dans mon roman, Gillard et Straub doivent assumer cette contradiction, jusqu’à devoir rendre des comptes à la Libération.
J’ai voulu mettre en scène cet aspect complexe de l’Occupation et ensuite de la libération, hors les sentiers habituels et réducteurs, voire manichéens, des bons d’un côté et des méchants de l’autre. D’un point de vue romanesque, cette manière de voir ne m’intéresse pas. Le romancier doit fouiller dans les zones d’ombre d’une société et ses personnages assumer les paradoxes d’une époque.
 
Dans nombre de vos romans (La Retournade, L’Armoire allemande), L’Honorable Monsieur Gendre suscite beaucoup de questions. Jusqu’où peut-on aller pour protéger les siens ? Quelles compromissions peut-on faire à une période trouble de l’histoire ?
 On ne choisit rien. Les gens sont piégés par l’Histoire. Gillard est piégé à la tête de son entreprise et il sait que tôt ou tard, au moment de la Libération et des règlements de compte, il sera soupçonné de collaboration. De même Straub, dans une moindre mesure. Mais lui aussi est piégé par Alexandre Obertz qu’il a voulu sauver. Ce jeune homme aime sa fille et l’épouse. Claire croit que si son père a caché Alexandre c’est parce qu’il était un héros de la Résistance. Horrible malentendu dont il ne peut se défaire au risque de perdre l’amour de sa propre fille.
A la vérité, cette période de notre histoire a produit à la pelle des situations invraisemblables dans lesquelles tout un peuple a été conduit à faire des compromis. Il est aisé aujourd’hui de juger ces années-là, de porter de sévères condamnations morales. Je m’inscris dans une autre démarche. Le romancier a ce devoir de décrire l’indescriptible, de nommer l’innommable, afin peut-être de susciter chez son lecteur quelques profondes réflexions.
 
L’Honorable Monsieur Gendre est avant tout un bouleversant roman d’amour : celui que porte Antoine Straub à sa fille Claire… Votre roman confirmerait-il l’adage : l’amour rend aveugle ?
Comme vous le soulignez, il y a l’amour d’un père pour sa fille, qu’il entend protéger d’elle-même, de ses rêves fantasques, et l’amour de Claire pour Alexandre Obertz, un amour qui n’est sans doute pas payé en retour… Nous sommes dans un jeu d’apparences où des sentiments aussi forts masquent la réalité. Trompeuse illusion dans un monde crépusculaire qui n’a rien à offrir, sinon la haine, les dénonciations, les calomnies… Trompeuse illusion qui se perpétue dans mon récit bien au-delà de la libération, jusque dans les années terribles de la reconstruction.
L’amour est un vertige. On avance vers l’être aimé comme on le ferait dans le noir vers un point lumineux. Cette lumière au bout, qui nous attire, nous effraie, nous captive et nous emporte, elle nous rend fou aussi, et peut-être, provisoirement aveugle.