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Interview d'Yves Viollier


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  • Y avez-vous dansé, Toinou ? (Terres de France) et Les Pêches de vigne (collection Trésors de France) sont des romans « vrais » qui puisent à la source d’un vécu, de faits réels : un témoignage pour le premier, et l’exode vendéen pour le second…
 
Y avez-vous dansé, Toinou ? et Les Pêches de vigne sont, en effet, des romans « vrais », ou si vous voulez je pratique le « mentir vrai » cher à Aragon. C’est depuis toujours ma manière d’aborder la fiction. J’ai besoin du réel, le témoignage de Toinou, l’exode vendéen, pour me lancer dans l’aventure. Pour chaque roman, je vais faire ce que j’appelle mes « repérages ». J’arpente les lieux de l’intrigue, je fais des photos ou fouille les archives. J’accumule la documentation. Et puis vient le moment où le fruit est mûr. « Il n’y a plus qu’à... » A moi alors de mettre de la chair, de trouver la musique, le bon rythme, débusquer le détail le plus vrai pour insuffler de la vie et élaborer toute une histoire.
 
  • Dans Y avez-vous dansé, Toinou ?, vous nous invitez à rencontrer Toinou, née en 1889. Quelle était votre volonté d’écrivain en nous relatant la vie « d’un autre temps », de cette presque centenaire, énergique, émouvante, qui, à sept ans, traversait les bois avec son bâton, pour se rendre, quand elle le pouvait, à l’école ?
 
Il me semble que c’est le rôle de l’écrivain de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. Après avoir enregistré Toinou, j’ai su que je rentrais chez moi avec un trésor, de caractère, une voix, un témoignage unique sur un monde dont nous étions les héritiers. Pas question pour moi de galvauder ou de gaspiller ce trésor. Je l’ai gardé trente ans enfoui. Je savais que, si Dieu me prêtait vie, j’en ferais quelque chose. J’y revenais de temps en temps. Je n’étais pas prêt. Ou plutôt, il me semblait que le monde n’était pas prêt à l’entendre. Le pessimisme ambiant, le désespoir, la haine diffuse m’ont décidé à communiquer la parole de vie de Toinou, son énergie, ses combats. A sa façon, elle propose à notre temps un formidable chemin de lumière, s’insurge contre nos réflexes de repus, nos désamours. Elle est jeune, Toinou. Elle regarde devant, prend des risques, l’individualisme connaît pas.
 



La maison où a vécu Toinou, à Saint-Simon.
©Yves Viollier
  • Dans Les Pêches de vigne, vous êtes romancier mais vous faites aussi œuvre d’historien ; la Vendée a perdu des milliers de ses habitants, contraints à l’exil pour survivre. Vous écrivez qu’un journal, La Vendée fidèle, faisait état de la migration, de la diaspora vendéenne… Vous avez effectué un long travail préparatoire de recherches et de documentation en ce sens ?
 
 Le sujet de l’émigration vendéenne a hanté ma petite enfance. J’ai vu partir les dernières vagues de la « diaspora » vendéenne. J’ai été témoin des larmes de ceux qui voyaient partir ces migrants. Le choc émotif était là, profond. Est-ce que je peux dire « traumatisme » pour la sensibilité d’un enfant ? Tout naturellement, devenu adulte et écrivain, ce sujet a été central pour moi. Il m’a fallu des recherches, des rencontres sur le terrain avec des migrants, en particulier en Charente. Et, curieusement, j’ai épousé une Charentaise... 
 
  • Vos romans évoquent tous deux l’exil : dans Y avez-vous dansé, Toinou ?, celui, volontaire, de Toinou qui fuit sa terre « damnée » (le fameux village périgourdin des cannibales : Hautefaye) pour les bords de la Charente, et, dans Les Pêches de vigne, celui, douloureux, de la famille Gendreau qui part pour la terre et le ciel plus cléments de Charente. L’exil est un thème qui vous est cher ?
Il n’est donc pas étonnant que les sujets des Pêches et de Toinou se rejoignent autour d’une même terre charentaise et du thème de l’exil. Un thème de mon microcosme qui croise celui d’une actualité mondiale brûlante. Si bien que lorsque je parle de tous les miens, il me semble que ma voix peut avoir une résonance universelle. Si ma voix parle assez fort et juste. C’est donc l’un de mes soucis premiers, écrire juste, au plus près des bonheurs et des souffrances de mes héros.

Le Pont-Bouée, Angeac
©Yves Viollier
 
  • Les tourments de l’histoire, les cicatrices du passé, en l’occurrence celles de la Vendée et de ses habitants, c’est selon vous « un devoir de mémoire » d’écrivain ?

La grande histoire, le présent aussi sont des sources pour le romancier. Quand on m’interroge sur mes sujets et qu’on s’étonne après une trentaine de romans que je n’aie pas tari ma veine, je réponds que la vie est pleine d’histoires. Ecrire, c’est ma façon de vivre, vivre plus, vivre mieux, vivre cent, mille vies, à des époques, dans des lieux différents, être un homme, une femme, un enfant, une Toinou de sept ans et de quatre-vingt-douze ans... J’ai la chance, aussi, d’être d’un pays, la Vendée, à l’histoire riche et douloureuse, à la géographie variée, avec une fenêtre grande ouverte sur l’océan. Toutes ces mémoires me sollicitent et je les fais se croiser, je les emmêle, les démêle avec bonheur et passion.


Pont de Juac, à Saint-Simon
©Yves Viollier
 
  •   D’une vie au singulier, celle de Toinou, à celles, plurielles, de la famille Gendreau, comment l’écrivain que vous êtes « s’empare»-t-il  de ses personnages ? Comment travaillez-vous pour leur donner autant d’âme et de vie ?
 
Je travaille beaucoup, je m’immerge. Un roman, c’est un an d’écriture à temps plein, tous les jours, tous les matins. Mes personnages m’attendent. Quatre heures, cinq heures à ma table. Ecrire, c’est se corriger, trouver le mot, il suffit d’un dialogue faux pour vous démolir une page. Se mettre à la place de, se projeter. Pas de complaisance. Douter. Reprendre. Quand j’arrive au bout d’un roman, je suis vidé. Je me dis que je vais prendre quelques vacances. Et puis quinze jours passent, même pas, et je suis de nouveau à mon établi. Mon père était ébéniste. Quand je vais dans mon bureau, je vais dans mon atelier.
 
  • Vous qui avez fait partie de l’Ecole de Brive, vous considérez-vous aujourd’hui comme un écrivain de terroir ?

La formule « écrivain de terroir » m’embête, m’embarrasse, me déplaît. Je n’ai rien contre les écrivains de terroir. Mais je ne veux pas qu’on dise que j’écris pour mon terroir. J’écris à partir de chez moi, de mon terroir si on veut, qui est la Vendée. Pour d’autres, un Mauriac, ce sera la Gironde, d’autres, un Giono, la Provence, d’autres, un Maupassant, la Normandie, d’autres, un quartier de Paris. A moi de faire en sorte que mon territoire devienne universel. L’Ecole de Brive dont j’ai fait partie, notre bande existe toujours, est-elle si différente de l’Ecole du Montana de Jim Harrison et de ses amis ? L’important, c’est de ne pas nous laisser enfermer, mais à partir de chez nous de nous ouvrir au monde, tous les mondes. Avoir fait partie de cette joyeuse bande est une chance. Nous avons été heureux ensemble. Nous avons travaillé. Nous travaillons toujours. D’une certaine manière, elle existe toujours. Mais en France, on a la fâcheuse habitude de coller des étiquettes et de vous enfermer dans une case. Au bout du compte, ce sont les lecteurs qui décident.

©Yves Viollier

 
  • Quel est le compliment d’un lecteur (d’une lectrice) qui vous a le plus touché ?

Les compliments qui m’ont le plus touché, ce sont ceux de ces lecteurs qui viennent vers moi ou qui m’écrivent, c’est relativement fréquent : « Avant vous, je ne lisais pas. Depuis que je vous ai découvert, je lis. Je vous lis. Et j’en lis d’autres aussi... »