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Interview de Didier Cornaille autour de "Pardon, Clara"


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Pendant de nombreuses années, vous avez été journaliste de presse agricole. Ce métier a-t-il été le premier déclic pour l’écriture romanesque ?
 
Non, c'est l'inverse. Je dois à ma mère d'avoir découvert très jeune le plaisir de la lecture. Par je ne sais quel hasard, il s'est tout de suite doublé chez moi de celui de l'écriture. Le journalisme a été pour moi l'occasion d'apprendre à aller vers les autres et de traduire ces rencontres par les mots. J'ai fait beaucoup de reportages, ce qui m'a longtemps permis de satisfaire le besoin que rencontre naturellement celui qui écrit d'aller vers son public. Ce n'est que tardivement, quand les conditions de travail du journalisme ont changé, que j'ai éprouvé le besoin de me tourner vers la fiction et l'édition pour retrouver et développer ce contact essentiel avec le lecteur. 
 
Vous êtes un cavalier émérite et vous avez parcouru la France à cheval afin de rédiger des guides de randonnée inédits. Cette passion et ce nomadisme ont-ils eu une influence sur le choix de se tourner vers le roman ? 
 
Le cheval n'a pas eu beaucoup à faire là-dedans. D'ailleurs, il n'y a quasiment pas de chevaux – ni de cavaliers – dans mes romans. En revanche ce que vous appelez le nomadisme qui a présidé à toute ma période guides de rando m'a beaucoup aidé à une appréhension plus fine de ce monde rural dans lequel j'ai toujours évolué, mais que j'abordais là de façon tout à fait originale.
 
 Dans vos romans, le monde rural est présent mais sur un mode qui exclut la nostalgie, le retour au « bon vieux temps ». Pouvez-vous nous donner votre position sur ce point ?
 
Bien sûr : aucune nostalgie ! « C'était le bon temps, ma bonne dame »… Merci, mais très peu pour moi. Parce que, si le passé a ses charmes que je ne nierai pas, ce n'était évidemment pas « le bon temps ». C'était même des temps très durs, sans la moindre tendresse. Notamment pour les femmes… Et surtout, ce que nous vivons aujourd'hui n'est jamais que la continuité du temps qui passe. La nostalgie signifierait donc qu'on n'assume pas cette évolution ou qu'on la conteste. Alors, disons-le !
 
La relation entre le monde rural et le monde citadin est désormais prégnante dans beaucoup de vos histoires. Une caractéristique de vos romans est cet intérêt pour notre société qui change : l’exode urbain vers les campagnes.
 
C'est justement cet intérêt que je porte à ce courant tout à fait nouveau « de la ville vers la campagne » – par opposition au « du village vers la ville » ou mieux encore « de la ferme vers l'usine » qui a été la réalité de tout le xxe siècle. On ne le trouvait pas dans mes premiers romans pour la bonne et simple raison qu'il n'existait pas encore. C'est un mouvement récent, encore relativement limité, dont personne ne sait l'ampleur qu'il est appelé à prendre, dont je me plais à me faire le témoin. Peut-être d'ailleurs le journaliste rejoint-il là le romancier.
 
 Que pensez-vous de cette notion de « terroir », d’une manière générale et ensuite plus particulièrement pour la littérature ?
 
Sacré « terroir » ! Cette notion de terroir renvoie exclusivement aux spécificités géologiques, agronomiques, climatiques, à la rigueur gastronomiques d'un territoire donné. Certes on peut parler de « mots de terroir » par allusion à des façons de s'exprimer locales. Mais la littérature n'a rien à voir là-dedans. Il y a des vins, des saucissons, du jambon, d'innombrables fromages de terroir, mais certainement pas, hormis les patois et quelques langues régionales (encore sont-elles régionales et non pas de terroir, ce qui est une notion beaucoup plus limitative), d'expression de terroir. C'est un non-sens d'ailleurs relativement récent. Imagine-t-on l'œuvre de Jean Giono, pour ne citer que lui, affublée de ce qualificatif ? Et pourtant y a-t-il écrivain plus proche de la nature et des gens qui l'habitent ?
 
 Vous évoquez Giono, quels sont justement les auteurs qui vous inspirent ou que vous avez aimés ?
 
La liste pourrait être longue ! Puisqu'il faut choisir, Jean Giono, bien sûr et sans surprise, Julien Gracq, Saint-Exupéry, Albert Camus, Pierre-Jakez Hélias, William Faulkner, Henri Bosco, Stevenson, Arto Paasilinna… et tant d'autres ! Ce sont là, dans le désordre, quelques-uns des auteurs que j'ai beaucoup aimés. Je ne dirais pas pour autant qu'ils m'ont inspiré. Ce ne serait pas très modeste de ma part ! Je pense d'ailleurs que l'effort de l'écrivain doit être de s'appliquer à exprimer sa propre inspiration, ses propres idées, son propre style. C'est au prix de cette « originalité » qu'il établira – ou pas – le courant qui lui fera rencontrer ses lecteurs.
 
 
 
 La nature est omniprésente dans vos romans, les forêts du Morvan tout particulièrement, est-ce un cadre d’inspiration ?
 
La nature est le cadre… naturel de ma réflexion. J'y suis né, j'y ai quasiment toujours vécu, elle est mon milieu… naturel ! Ce qui ne veut pas dire que j'exclus toute expression ayant le milieu urbain pour cadre (voir certains de mes romans), mais j'estime qu'il n'y a pas de frontière infranchissable de l'un à l'autre. Mon centre, mon lieu d'observation comme de vie est la nature, mais, de là, ma vision n'a rien de restrictif. Quant au Morvan et ses forêts, s'il se trouve qu'il offre en général – il y a des exceptions ! – un décor qui me semble convenir parfaitement à mes livres, il n'est que cela et bien d'autres régions pourraient lui être substituées.
 
 L’engagement est aussi récurrent : engagement de l’auteur, convictions et humanisme dans tous vos romans…
 
Là encore, je crois que le journalisme a laissé des traces ! J'ai le souvenir de quelques sujets brûlants dont je m'étais aperçu qu'il ne servait à rien de les présenter dans leur simple réalité aux lecteurs. Ils ne voyaient, en fin de compte, que ce qu'ils avaient envie de voir. Il suffisait souvent d'emballer les mêmes sujets dans un récit proche de la fiction pour les faire passer… C'est peut-être cette forme de manipulation peu reluisante, j'en conviens, qui a fini par m'amener à la vraie fiction ! Ce que je persiste à trouver très honorable dans la mesure où c'est le moyen de traduire un engagement et des convictions dont je ne retranche évidemment rien.
 
 Pardon, Clara , votre nouveau roman, est-il inspiré de la réalité ? Clara a-t-elle réellement existé ?
 
Non, Pardon, Clara est une œuvre totalement fictionnelle. Mais, comme toute fiction, elle se nourrit de… réalités ! Innombrables ont été les Juifs qui se sont réfugiés, pendant la guerre, dans le Morvan, comme dans beaucoup d'autres régions aussi isolées. Innombrables ont été les enfants juifs planqués dans des familles morvandelles. Ce sont des choses dont on a peu ou pas parlé, mais qui ont laissé des traces. Certaines de ces traces m'ont servi à dessiner Clara et sa situation, dans le contexte de son pays. Mais cela s'arrête là…
 
 Le monde clos du village, le non-dit sont particulièrement bien exprimés, est-ce toujours actuel ?
 
Les « histoires de village », comme on les nomme couramment, sont le propre de toute communauté humaine et sont d'autant plus prégnantes que cette communauté est réduite et vit relativement en vase clos. Que les villages actuels soient plus ouverts qu'ils ne l'étaient jadis sur le monde extérieur a certes eu tendance à édulcorer les choses, mais cela ne change rien à la multiplicité et à la complexité des liens unissant – ou opposant – nécessairement les membres d'une même communauté.
 
 L’accueil des nouveaux, des Parisiens en l’occurrence, est souvent le moment de crispations au sein de la communauté. Aujourd’hui, l’arrivée d’« étrangers » est-elle mieux envisagée par les « locaux » ?
 
Bien mieux qu'il y a vingt ou trente ans. On le doit bien sûr aux moyens de communication modernes, mais aussi au fait que, à l'époque, les ruraux ont dû admettre de laisser partir leurs enfants vers la ville et l'usine. D'où une certaine aigreur et un a priori d'hostilité à ceux qui leur semblaient venir prendre la place de leurs enfants. Ajoutons à cela les dégâts provoqués dans les têtes par quelques invasions de « néo-soixante-huitards » qui n'ont fait que passer, mais n'ont pas laissé que de bons souvenirs… Aujourd'hui, cette génération de paysans un peu aigris (on l'aurait été à moins) a disparu. Les ruraux actuels ne vivent pas sur ce ressentiment, travaillent souvent à la ville, y sont allés à l'école, etc. Ils n'ont pas du tout les mêmes préventions, d'autant plus que le mouvement des citadins venant s'installer à la campagne auquel on assiste actuellement est tout à fait différent. Ce sont des gens souvent jeunes (donc des enfants à l'école, ça compte) et qui arrivent avec leur métier. Ce sont des actifs qui ne demandent rien à personne, si ce n'est de participer comme les autres à la communauté villageoise.
 
 Ce cloisonnement trouve son acmé dans l’exclusion de Clara. Bien qu’ancienne institutrice du village, elle demeure « la Juive ». Ce sentiment est-il toujours présent, plus fort qu’autrefois ?
 
On croyait ce genre d'exclusion définitivement disparu (« Plus jamais ça… »). Au début d'ailleurs, Clara elle-même ne voit qu'un sobriquet comme les autres dans ce qualificatif, « la Juive ». Il ne redevient vénéneux que progressivement, avec le temps et surtout avec la résurgence de tous les ostracismes. C'est là la forme que peuvent prendre ce genre de choses dans le vase clos d'une société villageoise, alors qu'on sait toutes les autres façons qu'elles auront de s'exprimer dans les banlieues, par exemple, ou dans bien d'autres milieux. Le drame, c'est le réveil de ce genre d'exclusions toujours plus virulentes.
 
L’actualité est brûlante sur ce sujet. Votre roman fait preuve d’une acuité assez effrayante. Pourquoi cet intérêt à l’Autre ?
 
« L'Autre » est-il bien différent de nous-même ? Peut-on assister au drame qu'il vit sans s'en sentir plus ou moins partie prenante ? En tant qu'agresseur ou en tant qu'agressé. On n'est jamais simple spectateur. Peut-être la démarche de l'écrivain doit-elle être de tenter de démêler autant que faire se peut l'écheveau de situations dans lesquelles il a sa part.
 
 Se mettre dans la peau de Clara, d’une femme, est-il chose facile ?
 
Oui et non ! Ce n'est pas mon premier roman dont le personnage principal est une femme. J'avoue prendre un certain plaisir à créer de telles situations ! Il paraît que Marie ou Anne, dans la série des Labours d'hiver, ont été plutôt bien ressenties ! Si difficultés il y a eu, ce n'est pas de ce côté-là qu'il faut chercher. La difficulté est plutôt de rendre l'obsession de plus en plus envahissante à laquelle est confrontée Clara, dans la solitude de sa petite maison, face à la résurgence d'exclusions ayant si lourdement marqué son existence.
 
Quelles sont les visées de ce roman ? Secouer les consciences ? Emouvoir ? Révolter ?
 
Dire ! Je n'ai pas la prétention de jouer en quoi que ce soit au directeur de conscience. Je ne pense d'ailleurs pas que ce soit le rôle du romancier. Il y a pourtant certaines choses qu'on se doit de ne pas passer sous silence. Nous faisons profession d'user des mots, eh bien, qu'ils servent au moins à ce que les choses soient dites. J'ai veillé à ce que le ton de Pardon, Clara ne soit jamais polémique. J'ai cherché simplement à ce que le lecteur puisse reposer ce livre avec le sentiment qu'il lui a été dit quelque chose. Avec l'immense espoir, évidemment, que ces mots fassent naître chez lui la même exécration que celle que je ressens pour tout ce qui peut établir une discrimination entre les hommes. Au-delà, il me faut bien reconnaître la limite de ce que je peux…