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Interview de Gilles Laporte autour de son nouveau roman Sous le regard du loup


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Interview de Gilles Laporte autour de son nouveau roman Sous le regard du loup
 
Après votre superbe trilogie, Des fleurs à l’encre violette, La Clé aux âmes et L’Etendard et la Rose (aux Presses de la Cité), qui se déroulait sur plusieurs générations (1873-1984) autour d’une famille d’instituteurs, voici Sous le regard du loup. Quel a été le point de départ de ce nouveau roman ?

Mes romans partent toujours de situations réelles. Celui-là comme les autres. En 1977, dans les Vosges, une bête mystérieuse ravagea la campagne, égorgeant des brebis ici, éventrant des génisses là… Les attaques étaient devenues si fréquentes que la peur déborda très vite le monde des éleveurs, gagna les populations. On trembla pour les enfants sur le chemin de l’école ; les travailleurs aux champs surveillaient leurs arrières ; les bûcherons et les amoureux n’osaient plus s’aventurer en forêt… Gonflée par la presse en mal de sensationnel, relayée par les institutions poussées à l’action par l’opinion, une sorte d’hystérie collective gagna tout le pays. Telle est, dans les premières pages, la situation de départ de mon roman qui prend très vite des allures de fable truculente semée de rires souvent, de larmes parfois, d’émotions toujours. 

Véritable plaidoyer pour l’environnement et pour un plus grand respect de l’homme envers la nature et tous ceux qui la constituent – loup compris –,  mais aussi tableau réaliste d’une vie rurale tiraillée entre impératifs financiers et respect de la terre (en témoigne votre beau personnage de Claude, paysan), Sous le regard du loup est un roman résolument dans l’air du temps …

C’est dans ces années 1970-80 que s’accentua l’inquiétante bascule économique, morale et sociale qui produit encore des effets considérables aujourd’hui : « choc pétrolier », oppositions multiples à l’évolution des femmes dans notre société, effondrement de grands empires industriels (métallurgie, textile, verre…), mutation profonde de l’agriculture qui, sous la pression des banques et des grandes firmes agroalimentaires, s’engagea dans la voie des pratiques intensives (sur fond d’usage de chimie mortifère), comportement de la presse en général, de la télévision en particulier, déjà obsédée par les tirages et les taux d’écoute… Or, ces convulsions d’alors sont toujours très présentes dans notre vie de citoyens de 2016. Elles se sont même accentuées, et nous devons en gérer les conséquences parfois désastreuses, notamment en ce qui concerne la relation de l’homme avec la nature, le respect de la vie sous toutes ses formes, et l’environnement. C’est, en effet, un roman très contemporain qui, entre ses lignes en apparence légères, tente de proposer (le plus souvent par le regard lumineux des femmes) des pistes de réflexion utiles à notre temps.  
 
Vos précédents romans ont toujours été empreints de références à notre histoire et d’émotion. On connaissait moins votre humour. Car, en dépit de la gravité de son sujet et des réflexions qu’il suscite, Sous le regard du loup est un roman savoureux et drôle ! Est-ce un exercice difficile ?

Il est plus difficile de faire rire que de faire pleurer. C’est vrai. Peut-être est-ce pour cette raison que la création actuelle donne plus souvent dans le tragique que dans le comique. Rester dans le ton de l’histoire tout en tordant le cou à ses dessous graves, ne pas trop charger les personnages qui parfois le demandent avec insistance, évoquer des situations loufoques, certes, mais toujours vraisemblables, est un équilibre fragile à trouver, qu’il convient d’entretenir en permanence au fil des pages. Inviter au rire a toujours été un exercice périlleux qui peut vite tourner au dérapage incontrôlé ridicule. Pourtant le rire est le meilleur moyen de mettre en circulation idées et émotions jusqu’au partage, de nous placer face à nos propres délires et perversions.

Dans ce village, façon Clochemerle, chacun en prend pour son grade : journalistes en mal de une sensationnelle, curé moralisateur, chasseurs toujours enclins à dégainer. A la bêtise et à la vanité de certains, vous opposez une figure féminine toute en douceur, en sagesse et en clairvoyance… Présentez-nous cette belle héroïne des temps modernes, Marie, étudiante en philosophie, fille de Claude, paysan…

« Chacun en prend pour son grade ». C’est vrai. Mais presque toujours avec affection. Dans mon roman, la presse déboussolée par les exigences de la finance est plus victime que bourreau ; mon curé perdu entre ses dogmes millénaires et le nouveau regard des femmes sur le monde et leur condition est plus à aider qu’à condamner ; mes chasseurs, héritiers de traditions et conditionnements multiséculaires bousculés par les nouvelles habitudes de vie à la campagne veulent encore justifier leur passion dans une société devenue méfiante à leur égard… C’est la petite Marie aux yeux clairs, pourtant fille du paysan dont les brebis furent les premières victimes de « la bête », qui, par sa présence et sa vision de femme, va inviter ces hommes à réagir plus par le cœur que par la tête, en acceptant d’aimer plutôt que de haïr. C’est elle qui, finalement, parce qu’elle sait que le loup n’est pas toujours l’animal que l’on croit, les orientera vers la solution de l’énigme.

Il y a Marie, cœur solaire du roman, mais aussi toute une pléiade de personnages pittoresques et hauts en couleur : parmi lesquels la Générale pour laquelle, entre les lignes, on devine sous votre plume une tendresse particulière…

Oui, j’aime la Générale (et je ne suis pas le seul dans ce roman !). Tandis que l’instituteur incarne les valeurs de références de l’école et la Fraternité républicaine, le maire une manière chafouine d’exercer le pouvoir municipal en nourrissant son ambition sénatoriale, le postier un attachement religieux au service public, l’adjudant des pompiers une disponibilité sacerdotale… ma Générale Berthe de Coursensac incarne l’autorité (partagée autrefois avec son défunt mari), le respect d’un ordre établi sur les bases des éternelles lois de la Nature, un bon sens enraciné dans sa foi en l’Homme, et la générosité féminine très troublante pour tous les mâles attirés tant par ses formes que par son prestige. Sa protégée Marie et elle éclairent ce roman de leur regard optimiste et respectueux de la vie sous toutes ses formes, humaine, animale, végétale… minérale même. Ensemble, elles portent les couleurs de l’écologie moderne.

Ce nouveau roman pourrait-il se dérouler ailleurs qu’en Lorraine, votre terre de cœur ?

Lorraine, ma « terre de cœur » ? Vrai ! J’ai implanté cette histoire dans le pays que je crois connaître le mieux, celui qui m’a donné le jour et que je n’ai jamais quitté. Mais elle peut aussi bien se vivre en Bretagne, Aquitaine, Ile-de-France ou Provence, dans le Nord, au cœur des Alpes ou du Massif central, au Québec, en Belgique, Italie, Suisse, Patagonie, ou au fond de la Sibérie, partout où, Sous le regard du loup, se télescopent la vie sauvage et l’occupation humaine, partout où se joue la redoutable comédie de la prétendue supériorité de l’homme sur son environnement, et sur… la Femme ! Partout où l’on sait rire du pire (dont la haine) pour mieux aller ensemble vers… le meilleur (dont l’amour). Vive la mariée !