Accéder à la recherche
Logo des éditions Presses de la cité

Interview de Jacques Béal autour de son nouveau roman, "La Griffue"


Image de l'article Interview de Jacques Béal autour de son nouveau roman,
A travers votre roman La Griffue, vous ressuscitez un métier disparu, avec l’avènement du chemin de fer, celui du chasse-marée. Quelle était sa mission ?

Chasse-marée, c’est d’abord un mot avec des sens multiples. Le Littré n’en donne pas moins de trois définitions ! Il désigne une voiture qui transporte le poisson de mer. C’est aussi l’homme qui conduit la voiture et enfin un bateau de pêche à deux mâts. Aujourd’hui, Chasse-marée est également le nom d’une revue ! Le chasse-marée devait livrer dans les plus brefs délais le poisson venant d’être pêché dans les ports du Boulonnais, de Picardie et de Normandie jusqu’aux Halles de Paris et dans d’autres villes.

Pourquoi avez-vous voulu écrire sur les chasse-marée ? Pourquoi avez-vous choisi d’écrire le roman d’une chasse-marée, profession fermée aux femmes ?

L’idée de ce roman est née à la suite d’un reportage que j’avais fait sur la première route du Poisson, une course d’endurance de Boulogne-sur-Mer à Paris créée en 1991 à l’initiative du haras de Compiègne. J’avais été très impressionné par l’habileté des meneurs, ceux qui dirigent les attelages, et par la puissance des chevaux de trait, notamment des boulonnais. Mon imagination a fait le reste… J’ai décidé d’écrire un roman autour d’une famille de chasse-marée, avec comme personnage central une jeune femme. Peu d’entre elles exerçaient ce métier ou alors c’était sur de courtes distances.

C’était un métier qui exigeait une organisation incroyable et la maîtrise totale du conducteur sur son parcours et son attelage… Le danger n’était jamais loin…

Oui, aucune improvisation n’était permise ! Le chasse-marée avait pour mission d’acheter et de livrer dans les meilleurs délais des chargements de poissons pouvant atteindre cinq tonnes. Il fallait compter en moyenne seize heures pour faire la route du Poisson entre Boulogne-sur-Mer et Paris. Selon l’importance du chasse-marée, entre une trentaine et une centaine de chevaux de race boulonnaise, en général, étaient répartis, pour assurer les changements d’attelage, soit chez des paysans disposant d’écuries, soit dans des relais de poste, comme celui de Bernay-en-Ponthieu, un des lieux emblématiques de mon roman. Il faut aussi penser à tout ce qui participait à l’organisation et aux performances des chasse-marée : changements de fers, entretien des voitures, santé et alimentation des chevaux… Il fallait au chasse-marée une excellente condition physique pour lutter contre la fatigue, résister aux agressions et autres incidents qui avaient lieu sur cette route du Poisson, surtout la nuit…

















Le relais de Poste de Bernay-en-Ponthieu (Somme)



Quelle personnalité, cette Marie-Suzanne, dite la Griffue ! Comment la définiriez-vous ?

Dès l’enfance, Marie-Suzanne est marquée par les aléas de la vie. D’abord par une griffure au visage dont elle saura tirer parti, mais aussi par une ambiance familiale assez délétère. Elle grandit entre un père souvent absent de par son métier de chasse-marée, une mère dépressive et un frère, plus âgé, marin pêcheur. Sans compter un proche de la famille, parvenu et pervers. Dotée d’une volonté et d’une énergie peu communes, Marie-Suzanne, surnommée « la Griffue », saura surmonter toutes les épreuves auxquelles elle sera confrontée et, tenace, éclaircira le mystère autour de la mort de son père… C’est aussi une battante qui sait s’imposer dans un monde essentiellement masculin, celui de la pêche, des relais de poste, de la route et des Halles de Paris…

La Griffue est aussi la merveilleuse reconstitution d’une époque : les premiers bains de mer à Boulogne-sur-Mer, le port de Boulogne, le ventre de Paris, les Halles, un monde en soi avec ses fameuses poissardes… En reste-t-il des traces ?

On imagine difficilement aujourd’hui que Boulogne-sur-Mer fut la première station balnéaire, aménagée en tant que telle, avec Dieppe. L’essor de la station doit beaucoup aux Anglais qui, au XIXe siècle, venaient, dans un but thérapeutique, plonger dans les eaux de la Manche. Marie-Suzanne va se trouver, par son jeune âge, à la jonction de deux mondes. Boulogne est en train de devenir le premier port de pêche français, rôle renforcé par l’arrivée prochaine du chemin de fer. La ville se développe, et à l’autre bout de la route du Poisson, Paris entame sa mutation avec la construction des Halles par Baltard… Le « Ventre de Paris », haut en couleur et riche des personnalités comme les poissardes ou les mandataires, vit ses dernières années dans des locaux vétustes remontant à la Révolution de 1789… Comme souvenir des chasse-marée, il reste à Paris des noms de voies et d’artères : le boulevard Poissonnière, la rue des Poissonniers, la porte des Poissonniers proche de Montmartre, par où passaient les chasse-marée…