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Mot de l'auteur : "Les Chimères de l'exil" de Marie Kuhlmann


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Plusieurs raisons m’ont amenée vers ce récit. D’abord, je connaissais mal la période qui a suivi l’annexion de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine après la guerre perdue de 1870. J’avais envie de voir ce qui arrive réellement aux partants. D’autre part, je souhaitais explorer la proche banlieue ouest de Paris, très dynamique sur le plan industriel à la fin du XIXe siècle.  

Beaucoup d’Alsaciens s’y établissent. Certains savent qu’ils trouveront un emploi à l’Arsenal, fondé par un ingénieur alsacien, Frédéric-Guillaume Kreutzberger. J’ai été séduite par l’histoire de cet homme, mécanicien de génie passé par l’apprentissage.

En 1848, il part pour les Etats-Unis avec sa jeune épouse et se fait embaucher comme manœuvre à l’usine d’armement Remington, dans l’Etat de New York, sans parler la langue. Quelques mois plus tard il est contremaître, quatre ans plus tard directeur technique de l’usine. Une « success-story » à l’américaine. Mais il décide de revenir en France pour mettre son savoir-faire au service de sa patrie. Kreutzberger crée une usine sur les bords de la Seine à Puteaux. Il conçoit et réalise les machines qui permettent une fabrication automatisée des armes, et réforme tous les arsenaux de France. Il ne faut pas oublier le contexte : l’armée joue un grand rôle, tout le monde rêve de revanche. Les militaires ne veulent pas de ce « pékin », quand bien même il serait sorti d’une grande école. On le tolère, le temps de quelques contrats à durée déterminée.

La vraie famille Estreicher, arrivée à cette époque, m’a inspiré l’intrigue. Louise, personnage de fiction, quitte l’Alsace en fraude pour se réfugier auprès de son frère, qui a suivi Kreutzberger quelques années plus tôt. En partant, elle sacrifie l’amitié fusionnelle qui l’unit à Sidonie. Louise, qui n’avait jamais quitté son village de potiers, doit s’inventer une autre vie. Et, pour commencer, apprendre le français, oublié depuis la fin de sa scolarité. Madame Kreutzberger accepte de l’aider et la pousse dans une direction inattendue. Dans la salle d’asile, ancêtre de l’école maternelle, on ne sait que faire des petits Alsaciens car ils ne comprennent pas un mot de français.

Si chaque exil amène son lot de désillusions, les épreuves vécues ensemble génèrent la solidarité. La catastrophe que vous découvrirez dans Les Chimères de l’exil  est malheureusement authentique. Les plus jeunes du petit groupe rêvent de voies nouvelles. L’un d’eux choisit l’automobile : on construit à Puteaux les premières De Dion-Bouton.
 
Marie Kuhlmann