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Traduit par Catherine BARRET
Parution le 12 octobre 2017
416 pages



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"Vérité et fiction", l'interview exclusive de David Safier

Extraits d’un entretien entre Michael Töteberg et David Safier

De la part de David Safier, on s’attend à des livres joyeux, avec de la fantaisie, des idées farfelues. L’opus 6 se distingue du reste de la série. Comment en êtes-vous venu à vouloir écrire un roman sur l’insurrection du ghetto de Varsovie ?
J’ai toujours voulu écrire sur cette histoire. En 1992, il y a donc plus de vingt ans, on m’a demandé de faire un discours à la cathédrale de Brême pour l’anniversaire de l’insurrection du ghetto. J’avais alors un peu plus de vingt-cinq ans, j’étais jeune journaliste à Radio Brême, et je devais parler des jeunes dans la Résistance. En creusant la question, je me suis senti de plus en plus fasciné par les histoires humaines que je découvrais, des histoires de grandeur, mais aussi de lâcheté. Depuis, pas une année n’a passé sans que je me demande comment je pourrais aborder le sujet dans un roman, et si j’en étais capable.
 
Qu’est-ce que cette histoire a d’exceptionnel ?
Le fait que les victimes se soient défendues. Selon l’image que nous en avons, les Juifs se sont laissé emmener dans les camps de concentration sans opposer de résistance, ils sont allés à la mort comme du bétail. À Varsovie, mille deux cents Juifs, pour la plupart des jeunes de treize à vingt-neuf ans, ont organisé un soulèvement et ont tenu tête pendant vingt-huit jours à une force supérieure et brutale. En soi, c’est déjà singulier – pas seulement dans l’histoire récente, mais dans toute l’Histoire.
 
Pourquoi les Juifs ont-ils attendu si longtemps pour se défendre ?
Les nazis agissaient de façon très perverse. Ils laissaient toujours subsister un peu d’espoir. On disait aux gens : Tant de personnes seront déportées, mais il y aura des exceptions, ceux qui disposeront de l’attestation nécessaire ne seront pas envoyés à l’Est. Alors, tout le monde courait essayer de se procurer le certificat en question. Une semaine plus tard, le certificat ne valait plus rien. Rétrospectivement, on peut toujours se dire que c’était évident, mais les crimes du national-socialisme – l’extermination systématique des Juifs à une échelle industrielle – dépassaient l’imaginable. Il y avait dans le ghetto beaucoup d’usines, qui fabriquaient des pièces d’avions, des uniformes pour la Wehrmacht, etc. Les Juifs se disaient : Nous sommes une force de travail à bon marché, ils ne vont tout de même pas faire ça, ce serait absurde… Il a fallu du temps pour qu’ils comprennent tous que personne ne devait survivre. Mais, après la déportation de quatre cent mille Juifs sur les quatre cent cinquante mille du ghetto de Varsovie, il est devenu clair pour tout le monde qu’ils allaient être tués jusqu’au dernier. C’est cette prise de conscience cruelle qui leur a donné la force de prendre les armes.
Il existait toutes sortes de partis à l’intérieur du ghetto, mais, de ce moment-là, les divergences politiques se sont trouvées dépassées. Un seul but subsistait, ne pas se laisser mener à l’abattoir sans combattre.
 
Finalement, ce sont les nazis qui ont fait l’unité des Juifs. Avec leurs lois raciales, ils ont fait des Juifs de gens qui ne se voyaient pas du tout comme tels jusque-là.
Il y avait dans le ghetto un chef mafieux qui gagnait beaucoup d’argent avec le marché noir et la prostitution. Il ne se considérait pas du tout comme juif, exploitait cyniquement la situation. Il avait donné à ses bunkers – ma relectrice ne voulait pas le croire, mais c’est un fait – des noms de camps de concentration : Treblinka, Auschwitz, etc. Eh bien, à un certain moment, même ce criminel est devenu un combattant de la Résistance, qui a donné refuge aux insurgés dans son abri.
C’était une situation extrême, qui forçait les gens à prendre des décisions. On connaît des histoires authentiques de personnes d’une très grande abnégation qui ont aidé les gens, qui ont sacrifié leur propre vie pour en sauver d’autres. Et, dans toute cette folie, il y a eu aussi des moments de bonheur et de compassion. Une nuit, entre deux maisons en flammes, les combattants du ghetto sont entrés dans une boulangerie, ont fait cuire du pain et l’ont distribué aux affamés du ghetto. Mais la bassesse existait aussi. Les policiers juifs travaillaient pour les Allemands, toujours dans l’espoir de sauver leur propre vie. Pendant la déportation, les Allemands avaient dit aux policiers juifs que chacun d’entre eux devait mettre chaque jour cinq Juifs dans les trains. Certains y ont mis leurs propres parents, pour prolonger leur vie seulement de quelques jours.
 
28 Jours est une œuvre de fiction, mais non de pure invention. Le roman s’inspire d’histoires vraies.
Dans le film Titanic, deux personnages de fiction, incarnés par Kate Winslet et Leonardo DiCaprio, vivent des événements qui ont réellement eu lieu. C’est la même chose pour mon héroïne. Mira n’a pas existé, mais tout ce qui lui arrive, et tout ce qu’on voit dans le roman, est basé sur des événements authentiques. C’est un choix délibéré. Si j’avais pris un personnage historique, j’aurais dû me limiter à ce qu’on connaissait de sa vie. Là, je voulais me donner la possibilité d’exploiter des thèmes qui m’intéressaient. Tout ce qui arrive à Mira dans le ghetto, le fait qu’elle fasse d’abord du trafic, puis les actions combattantes auxquelles elle participe, y compris la scène où, avec d’autres combattants, elle doit décider s’il faut tuer quelqu’un pour qu’il ne les trahisse pas, toutes ces situations ont existé. Seule l’héroïne est fictive, parce que je crois que cela permet une plus grande identification.
 
On peut enquêter sur les faits historiques, sur le déroulement de l’insurrection. Mais les émotions sont autre chose. Existe-t-il des récits de témoins directs ?
Il existe beaucoup de mémoires de survivants, et d’importantes collections de témoignages, en particulier les archives Ringelblum – les archives secrètes du ghetto de Varsovie, enterrées pour ne pas tomber entre les mains des Allemands et publiées par la suite sous forme de livre[1]. Ces récits sont souvent très factuels, presque distanciés, comme le sont presque toujours les souvenirs de survivants de l’Holocauste. C’était la seule façon pour eux de pouvoir écrire sur le sujet. De mon côté, au contraire, j’ai cherché à faire ressortir le côté émotionnel. C’est aussi pour cela que j’ai introduit un personnage de fiction. Envers une personne réelle, j’aurais eu des obligations, je ne pouvais pas inventer des choses sur elle, lui prêter des sentiments. En tant que romancier, j’ai essayé de me mettre dans la peau de cette jeune fille de seize ans. Qu’est-ce que cela fait d’avoir faim, de voir mourir des gens, comment peut-on ressentir de la joie même quand tout brûle autour de vous ? L’insurrection dure vingt-huit jours, mais c’est aussi une grande histoire d’amour.
Aujourd’hui, les survivants du ghetto sont tous soit très âgés, soit déjà morts. Mon père, né en 1915, a été persécuté par les nazis. Mon grand-père est mort à Buchenwald, ma grand-mère dans le ghetto de Lodz. Du côté de ma mère, ma famille est allemande. Ma mère est une enfant de la guerre, traumatisée d’une autre façon. Mais une ou deux générations ont passé depuis. Comment rendre cette histoire vivante pour la génération actuelle ? C’est pour cela que j’ai fait le choix d’un langage moderne et direct.
 
L’insurrection a-t-elle eu un sens ?
Dans le roman, je ne réponds pas à cette question d’une manière unilatérale, au sens où ce serait bien ou mal de prendre les armes. C’est un choix que des gens ont fait. Marek Edelmann – un des combattants qui ont survécu – a déclaré par la suite quelque chose que je trouve très juste : À l’époque, nous méprisions ceux qui montaient dans les trains, mais, maintenant que je suis plus âgé, je sais que cela demandait beaucoup plus de courage que de prendre les armes. Les combattants voulaient lancer un signal, comme autrefois à Masada, où des Juifs avaient résisté aux Romains. Que des Juifs se soient défendus a joué un grand rôle dans le mythe fondateur de l’État d’Israël.
Les jeunes se sont battus, mais seulement sous la pression des événements, parce que la mort était proche. J’espère que le livre montre bien comment une jeune fille qui essaie de faire vivre sa famille par le marché noir, et que la Résistance laisse d’abord sceptique, est peu à peu amenée par une succession d’événements terribles à prendre elle-même les armes, et je ne décris pas cela comme un acte héroïque. Il est aussi question de ce que cela représente de tuer, de ce que cela fait à un être humain. Mais le sujet n’est pas la mort, c’est la vie. Et ce qu’on fait de sa vie.
Le leitmotiv de ce roman est toujours d’actualité, tout à fait indépendamment des circonstances du Troisième Reich et du ghetto de Varsovie. C’est une question universelle : Quelle sorte d’humain veux-tu être, comment te comporterais-tu dans une telle situation ? Pourrais-tu tuer, sauverais-tu des vies, mettrais-tu ta vie en jeu pour en sauver d’autres ?
 
Il y a dans le roman une scène incroyable, très émouvante. Les Juifs sont poussés vers l’entonnoir où se fait la sélection. L’une des portes signifie la mort, l’autre la vie. Des mères sont séparées de leurs enfants, et une femme dit : On peut toujours avoir un autre enfant.
Cette scène aussi, je l’ai trouvée dans les souvenirs d’un survivant. Certains Juifs avaient reçu des tickets – donc toujours selon le même système pervers : si vous remplissez tel critère, vous survivrez. Des mères qui avaient obtenu le ticket s’étaient malgré tout battues pour rester auprès de leurs enfants, même si cela signifiait aller à la mort. Mais il y a aussi eu une femme qui avait le ticket et qui a abandonné son enfant en faisant cette remarque, qu’on pouvait toujours mettre au monde une nouvelle vie. On ne sait pas si elle a survécu, mais ce jour-là, en tout cas, elle a pu rester en vie, en sacrifiant son enfant.
Certains auraient pu sauver leur vie. Janusz Korczak, par exemple, un pédagogue qui était alors célèbre dans le monde entier, aurait pu être libéré, mais il a décidé d’accompagner dans la mort les deux cents orphelins dont il avait la charge.
 
Il y a aussi des scènes comiques, dans le roman. Le fou du ghetto qui braille devant l’épicerie : « Hitler couche avec son berger allemand, avec son chien il y a du sport ! » Tout le monde retient son souffle, et on lui donne vite de la confiture pour le faire taire. L’homme est peut-être fou, mais sa combine fonctionne.
Lui non plus n’est pas un personnage inventé. Rubinstein a réellement existé. Il se mettait vraiment devant les magasins pour insulter Hitler, jusqu’à ce que le commerçant sorte et lui dise : Boucle-la, tiens, voilà ce que tu voulais, mais boucle-la ! Rubinstein n’arrêtait pas de faire des blagues, il sautait à cloche-pied à travers le ghetto en répétant : Tous égaux, tous égaux ! Cela faisait rire même les soldats allemands.
Beaucoup de ce qui paraît fou, extraordinaire ou au contraire terrible a l’air d’avoir été inventé, mais c’est la réalité. J’ai pris quelques libertés dans la succession des événements, par exemple, pour les combats dans le ghetto, j’en ai avancé certains d’un jour, ou bien j’en ai regroupé deux. Je me suis permis cela pour la dramatisation, et c’est aussi pourquoi la plupart des combattants ne sont pas nommément cités. Mais il y a tout de même un petit hommage à Marcel Reich-Ranicki[2] et à sa femme Teofila.
 
La fin est ouverte. Mira et Amos ont réussi à s’enfuir et à sauver Rebecca. Comment ces personnages vont-ils vivre ensuite ?
Des combattants du ghetto ont pu fuir exactement de cette façon. Certains ont continué la lutte avec les partisans, quelques-uns ont survécu, d’autres sont morts. Mon héroïne et le garçon qu’elle aime décident de ne pas continuer la lutte armée, mais de se cacher dans la forêt et de s’occuper de l’orpheline. Bien sûr, j’espère que le rêve de Mira se réalisera et qu’elle atteindra l’Amérique avec sa petite famille. Mais le roman s’achève en 1943 – je ne peux donc pas dire s’ils réussiront, mais je termine sur cette note positive.
 


[1] Seuls deux volumes (sur les trente mille feuillets de la collection) sont parus en traduction française, sous le titre Archives clandestines du ghetto de Varsovie (Fayard, 2007). On peut aussi lire des extraits de témoignages dans le livre de Samuel D. Kassow, Qui écrira notre histoire ? Les archives secrètes du ghetto de Varsovie (Grasset, 2011).
[2] Célèbre journaliste et critique littéraire allemand d’origine polonaise (1920-2013). Expulsé d’Allemagne en 1938, il a vécu dans le ghetto de Varsovie, d’où il réussit à s’enfuir en 1943 avec sa femme Teofila. Un seul livre de lui a été traduit en français, Ma vie (Grasset, 2001).

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