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Parution le 15 juin 2017
224 pages


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"Au nom des pères" Interview de l’auteur et journaliste Marc Mangin



C’est au moment où ils veulent affirmer leur paternité que le constat s’impose : les pères sont une espèce en voie de disparition. Comment notre société réagit-elle à cette évolution ?  


Quelles raisons vous ont incité à écrire Au nom des pères ?
Principalement le blocage auquel conduit l’impasse dans laquelle nous sommes en train de nous enfermer dans le débat autour de la place du père. J’ai l’impression que nous ne recherchons pas de solution collective – comment vivre ensemble et offrir un cadre épanouissant à ceux qui nous suivrons. Nous pensons dans une logique d’exclusion comme si chacun pouvait tirer son épingle du jeu seul. Je voulais modestement contribuer à resituer le débat dans un contexte humaniste ; nous vivons dans un espace fini où la solution à nos problèmes ne peut être que collective.

Selon vous, depuis plus d’un siècle, la figure et le rôle du père tendent à disparaître et se réduisent à une simple fonction. Comment expliquez-vous cela ?
D’abord, je ne suis pas sûr que le père tel que nous l’entendons soit un concept très ancien. Je ne me reconnais pas ni ne reconnais les pères de mon entourage dans l’image de l’homme qui s’impose de force que l’on nous présente encore pour mieux le rejeter. Le père est peut-être quelque chose d’aussi récent que l’amour maternel, c’est-à-dire apparu dès lors que l’enfant est devenu un choix, grâce aux progrès de la contraception, et non plus une fatalité. C’est ça qu’il faut accepter : le père n’est pas un patriarche. C’est avec lui que la mère offre le cadre le plus épanouissant à leurs enfants. Il n’y a aucune évidence, père et mère s’inventent et se renouvellent en permanence, d’une génération à l’autre ; il y a des pères démissionnaires comme il y a des mères dans le déni de grossesse. L’égoïsme et l’exclusion croissants dans nos sociétés n’aident pas les pères à trouver leur place.

Comment le manque du père, la perte de son autorité dans la cellule familiale et bien au-delà impactent-ils notre société ?
L’autorité est une fonction parentale, elle s’exerce dans le cadre de la relation entre père et mère. Les psychologues le formulent d’une autre manière : lorsque le père dit non, il est important que la mère explique à l’enfant pourquoi. L’autorité, c’est l’énonciation de règles indispensables pour vivre en société. L’autorité permet à l’enfant de se positionner, de trouver sa place, de la négocier parfois, de faire des choix. Le défaut de cadre renforce le sentiment de toute-puissance avec la violence qu’elle contient et que la société ne sait gérer que par la répression.

La société a changé, la notion de famille aussi. Pourquoi valorisez-vous l’image de la famille traditionnelle ? D’autres modèles familiaux ne peuvent-ils pas être structurants pour l’enfant ?
Je n’ai pas l’impression de valoriser l’image de la famille « traditionnelle », d’abord parce que je ne pense pas qu’il y ait des familles traditionnelles et d’autres qui ne le soient pas. Certains pensent être en avance sur leur époque, c’est tout. La famille est l’espace à l’intérieur duquel on vit, on grandit, on s’épanouit. Cet espace est en perpétuelle évolution et il serait illusoire de chercher à définir un modèle impossible à mettre en place. Des millions de personnes ont grandi en dehors de ce contexte, je suis l’un de ceux-là et c’est à ce titre que je m’exprime pour dire : il y a une zone d’ombre, un trou dans mon histoire qui me prive d’une partie de moi-même. « Sans » le père ne veut pas dire « hors » le père. Père et mère existent et leur présence « symbolique » ne doit pas être sous-estimée. Ils sont irremplaçables. On le comprend parfaitement lorsque se pose la question de l’accès aux origines des enfants nés sous X dont la mère détient la clef.
Nous ne sommes pas la propriété de nos parents, nous nous inscrivons dans une filiation – nous somme la partie vivante d’un lignage – et, aujourd’hui, les généticiens peuvent retracer nos origines encore plus lointaines. La famille d’aujourd’hui, que je défends, n’a rien à voir avec la famille traditionnelle ; bien au contraire, je défends l’idée d’une famille moderne, intelligente des connaissances acquises et fière de la richesse qu’elle tire de ses racines ; une famille où l’on se parle.

Votre constat est qu’aujourd’hui tout se marchande, nos corps également, comme en témoigne le poids du « marché » de l’adoption…
Totalement individualisé, l’être humain est réduit à sa valeur marchande. Loin de ceux qui vous connaissent, vous pouvez vous abaisser à tout accepter : un salaire à un euro de l’heure ; une « passe » pour un logement ou un emploi… L’adoption est un vaste trafic d’êtres humains d’autant plus vulnérables que ce sont des enfants qui, par définition, font confiance aux adultes qui ne montrent aucun scrupule à les abuser. Ces gamins sont des quadruples victimes : de la misère, parfois de la perte d’un parent, de la séparation d’avec leurs proches et souvent d’un déracinement géographique et culturel. Et tout ça pour le plaisir d’« avoir » un enfant, car vous aurez remarqué que, dans la terminologie moderne, il est plus question d’avoir des enfants que d’en faire. Le désir s’est effacé devant le droit… et une fois de plus, le droit appartient à celui qui en a les moyens.

Quelles ont été vos sources de documentation ?
Le premier texte qui m’a fait réfléchir est signé Daniel Karlin et Tony Lainé. Il date de la fin des années quatre-vingt et j’ai pris conscience à sa lecture que le père n’était pas qu’un géniteur, pas qu’un éducateur… Il est autre chose. Mais quoi ? Et je ne pouvais pas me résigner à l’idée que, à défaut d’être le « gestateur », il ne soit rien. Alors, il y eut d’autres lectures, de qualités inégales. Finalement, j’en suis arrivé à la conclusion que personne ne parvenait vraiment à le définir – il reste un mystère et, comme toute chose que l’on ne connaît pas, il fait peur, quant il n’est pas l’objet d’un rejet. C’est le ressort même du racisme. Pour cet ouvrage, j’ai privilégié les témoignages de ceux qui ont éprouvé le besoin d’évoquer leur expérience du manque : comment s’est-il manifesté ? Quelles conséquences lui attribuer ? Comment a-t-il évolué ? Je me suis aussi penché sur l’analyse qu’en faisaient les « spécialistes ». J’ai également exploré l’univers de la procréation artificielle sous un angle scientifique, mais également économique tant elle laisse augurer de considérables profits. J’ai aussi tenu à voir et revoir certains films. Dans l’ensemble, j’ai constaté que plus le temps passait et plus la question du père se posait, plus les œuvres qui lui étaient consacrées se multipliaient.

Vous écrivez : « La disparition des pères préfigure celle des mères. Nous n’avons jamais été aussi près du Meilleur des mondes que décrivait Aldous Huxley. »  N’êtes-vous pas trop pessimiste ?
Bien sûr, tant que le bateau n’a pas coulé, il est toujours à flot et l’on peut toujours se dire que l’on parviendra à colmater la brèche ou à écoper suffisamment pour atteindre le rivage. Pour redonner une place à chacun – car la question n’est pas la disparition du père, mais aussi celle de la mère et donc de notre structure sociale – il faudrait aujourd’hui plus qu’une prise de conscience, une volonté politique diamétralement opposée à celle défendue par les dirigeants de notre système. En ce sens, nous vivons une véritable mutation. C’est comme le réchauffement climatique : nous avons été alerté, il y a près de cinquante ans, des risques que nous encourions avec la stratégie de développement qui était la nôtre ; nous n’avons rien fait et désormais nous ne savons pas endiguer ce réchauffement – peut-être même ne pouvons-nous tout simplement plus l’endiguer.

Face à la déshumanisation de notre société, vous avez à cœur d’évoquer en filigrane, tout au long d’Au nom des pères, la souffrance de l’enfant…
Oui, parce que j’ai d’abord écrit ce livre en tant que fils, en tant qu’orphelin ; mon père est mort quand j’avais deux ans et j’ai grandi dans une famille monoparentale. Ce livre n’est pas le texte d’un père qui défend le père pour le père, c’est un texte qui privilégie le point de vue de l’enfant que nous avons tous été – et resterons toujours aux yeux de nos parents. Quand je cite Camus, Sartre, Nimier, Testud ou Courtès, je le fais à travers des sentiments d’enfance qu’ils laissent remonter. Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre qu’une société qui ne prend pas soin de ses enfants n’a aucun avenir et, dans ce pays pour lequel mon père a donné sa vie, la souffrance des gosses me crève les yeux et me révolte.

Découvrir également l'interview de Marc Mangin sur le site Paternet

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