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Parution le 19 janvier 2017
432 pages



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Interview Martine-Marie Muller



Quel fut le moteur de ce roman ? Pourquoi ce sujet ? Ces lieux ? 
 
Je voulais depuis longtemps traiter le choc provoqué par l’arrivée des GI's noirs en France. Une tante de ma mère, mariée à un gendarme, qui n'avait jamais eu d'enfant, est tombée amoureuse d'un GI noir. Elle a eu une petite fille, a fait croire à la mort du bébé, l'a placée dans un orphelinat et l'a adoptée deux ans plus tard. Une histoire incroyable, un secret de famille qui ne l'est pas resté. Ma mère me racontait cette stupéfaction face aux GI's noirs, que ma grand-tante invitait naturellement – et chaleureusement ! – à entrer dans son salon de coiffure... Cette anecdote a frappé mon imagination. Une petite graine dans le cerveau, qu'on n'oublie jamais, qui pousse durant des années. D'où la fascination pour cette époque d'après-guerre, la libération, dans tous les sens du terme.
 
La Normandie semble donc être pour vous une terre élective propice à mêler romanesque et historique. Une inclination particulière pour ce pays après avoir appartenu à l’Ecole de Brive ?
 Dès l'âge de dix-huit ans, fascinée par les impressionnistes, par Maupassant et Flaubert, mes maîtres, j’ai dit qu'un jour j'aurais une chaumière dans leur pays, un rêve réalisé il y a vingt ans, après avoir libéré mon imagination à travers le Béarn, terre natale de ma grand-mère maternelle qui a eu une grande influence sur moi. D'où mon intégration dans l'Ecole de Brive dès mon premier roman en 1993, tant qu'elle a existé. Sa disparition n'a pas changé mon goût pour un roman français classique, marqué par le terroir et l'Histoire, le sacrifice des Français dans les guerres.
 
Le goût de la « contextualisation » est bien perceptible par le lecteur. Que d’anecdotes, que de petits détails qui plantent décor et ambiance de l’époque. La recherche documentaire est-elle le terreau de vos histoires ?
Mon écriture est très visuelle, presque charnelle. La vision de la myope que je suis est sensible aux petits détails qui révèlent une réalité humaine nourrie de nombreuses lectures. Modestement, à la manière de Zola, je remplis des « carnets d'enquête ». Pour ce roman, j'ai lu des dizaines de livres et études sur la condition des Noirs francophones au fond des bayous de Louisiane, des Mémoires de résistants sur le rôle de la police de Vichy, la corruption liée au marché noir, le choc culturel qu'a représenté le débarquement des Américains en Normandie et à Paris, la condition des Noirs dans l'armée américaine, celle des « nègres d'Eléonore Roosevelt » puisque c'est elle qui a poussé son mari à accepter l'enrôlement des Noirs américains.
 
Vos personnages sont incroyablement incarnés. Le trio que composent vos héros (deux femmes et un homme) est particulièrement réussi. Le lecteur ressent votre jubilation à leur donner vie. Avez-vous eu du mal à les quitter ?
 Mes héros sont comme mes enfants, je les vois, je les entends, je les aime, je vis avec eux pendant des mois, je rêve d'eux la nuit.  Bayard ressemble à Harry Belafonte ou à Obama, Lana est un mélange d'Arletty et de Brigitte Bardot, Alice est... Alice, une modeste jeune fille dont le dé du destin roule sous le poids de circonstances qu'elle a subies et dont elle va faire une force. Les quitter est un déchirement que je ne peux surmonter qu'en me lançant dans un nouveau roman.
 
Votre roman est un pont entre deux continents, deux visions du monde. Peut-on dire qu’il est une ode à la différence, à la tolérance, à l’acceptation de l’Autre ?
 
J'ai vécu en Afrique, au Mexique, aux USA, en Angleterre, ce qui m'a rendue critique et méfiante vis-à-vis de tout « french bashing », un sport national. La France est un pays exceptionnel dont j'ai compris au fil des années la puissance culturelle et l'identité unique. Comme je le fais dire au fils de Bayard, je suis fière d'appartenir à un pays qui a ignoré – sauf sous Vichy – la haine de l'autre et la ségrégation : « Merci ma France pour avoir accueilli et aimé mon père, pour lui avoir permis d'accéder à la dignité », dit-il en substance. Non pas que les Français soient meilleurs que les autres, simplement leur histoire a viscéralement planté en eux la graine de la tolérance. Et si le personnage du docteur ronchon se fait un plaisir de raconter à Bayard les massacres des Vendéens sous la Révolution, notre GI lui répond que l'histoire n'est jamais la même, que rien n'empêche les hommes de progresser ; une évidence pour les hommes de la génération de la guerre, à qui je rends hommage, quelle que soit leur couleur.
 
Le métier d’enseignante, le besoin de transmettre, est-il un élément essentiel à votre processus de création ?
Lire, écrire, enseigner, transmettre l'amour des mots, de l'Histoire, de la littérature ; c'est tout un. En même temps, je fonctionne, comme toutes les femmes débordées, pareillement qu'un sous-marin: tous les compartiments sont étanches ; quand j'écris j'écris ; quand je suis en classe, je suis en classe et nulle part ailleurs. Mais tout cela doit former une sorte de ratatouille qui me nourrit quotidiennement.  
 
Dites-nous quelques mots sur ce titre particulièrement poétique…
Je remercie mon éditeur d'avoir trouvé le titre, tiré des nombreuses allusions que je fais au magnifique ciel du Caux qui est un univers magique à lui seul, porteur en une seule heure de tout l'espace du rêve et de celui des quatre saisons. J'ai écrit tout le roman en pensant au Chesterfield bleu azur, ce divan anglais que récupère une des héroïnes auprès des Américains, bleu comme l'espoir et comme la rédemption, le choc des couleurs d'une époque qui en a soupé du kaki et du vert-de-gris. « Nuage bleu » synthétise parfaitement l'espoir de tout un peuple confronté à l'effondrement d'un monde et à la reconstruction d'un autre qu'il a voulu meilleur.

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