Accéder à la recherche
Logo des éditions Presses de la cité

Lire un extrait


Parution le 19 janvier 2017
496 pages



Partager cette page

Autour du roman Les Sœurs Ferrandon de Gérard Glatt



Dans votre nouveau roman, Les Sœurs Ferrandon, qui peut se lire comme une suite indépendante de Retour à Belle Etoile, il est notamment question des rapports complexes, entre rivalité et fusion, de la fratrie. Un thème qui vous tient à cœur ?
Bien que je n’y aie pas réfléchi jusqu’ici, j’ai le sentiment que vous devez toucher là un point sensible de mon imaginaire, lorsqu’il m’impose certains personnages et les situations auxquelles, plus tard, ils se verront confrontés. Comme dans mes précédents romans, notamment Retour à Belle Etoile, nous retrouvons deux frères et deux sœurs : les frères Chassaigne, Michel et Jean, et, bien sûr, Marguerite et Renée Ferrandon. Ces deux sœurs que tout oppose, il est vrai, la douceur de l’une subissant l’intransigeante jalousie de l’autre. Alors oui, encore, parce que, dans la vie, nous étions trois frères : mon aîné, arrivé peu avant la guerre, en 1939 ; moi, ensuite, en 1944 ; et, tout de suite après, Daniel, handicapé mental, décédé alors qu’il n’avait pas trente-neuf ans. Ai-je le regret que cette fratrie, la mienne, n’ait pu fonctionner comme elle aurait dû ? Ou comme je l’aurais souhaité ? Ai-je le regret de n’avoir pas partagé avec mon frère aîné ce lien affectif qu’il attendait peut-être de moi ? Ai-je le remords de n’avoir pas suivi Daniel comme il convenait peut-être ? En fait, je n’en sais rien. Et puis, était-ce ma faute ? Peut-être que par les romans que j’écris, c’est mon amour que je leur donne, cet amour que je n’ai pas su leur dire. Comme Marguerite et Renée, toutes deux incapables de se dire l’une à l’autre, sinon mal. Ç’aurait été si simple, pourtant.

Les Sœurs Ferrandon aborde dans le temps et avec beaucoup d’attention une grande histoire familiale. Une famille ancrée en Auvergne, qui au fil des générations s’agrandit, qui vit d’amour, de jalousie et de non-dits… Mais plus que les liens du sang, ne sont-ce pas les liens du cœur qui vous tiennent à cœur justement ?
C’est certain. Bien que je ne voie pas comment pourraient s’exprimer les liens du sang, autrement qu’à travers les sentiments bons ou mauvais qui nous animent. Je veux dire que selon moi, j’ai peut-être tort, le sang ou la parenté ne suffisent pas pour que deux êtres s’aiment, ou se comprennent, ou s’acceptent. Caïn n’hésite pas à tuer Abel par jalousie. Frères, un même sang coulait pourtant dans leurs veines. Et c’est bien son cœur « jaloux » que Caïn a laissé parler en tuant son frère. Moi-même, j’ai fait ma vie en privilégiant sans nul doute les liens du cœur à tous autres. Des liens qui m’ont éloigné de certains de mes proches. Donc de ces liens du sang auquel mon cœur n’a pas été sensible. Oui, je crois que le cœur l’emporte toujours, tant chez Marguerite, qui jalouse et ne manque pas parfois de haïr ce qu’elle ne peut plus convoiter, que chez Renée, qui, tout à la fois, déborde d’indulgence et mène sa vie comme elle l’entend, avec ce jeune homme, de retour d’Algérie, blessé dans son corps et dans son âme. Me direz-vous que je joue sur les mots ? C’est probable, après tout. N’est-ce pas à Augustin Fargeaux et à Clotilde, sa femme, que vous songez, qui, tous deux, retrouvent en Jean leur fils disparu ? Dans ce cas, les sentiments, ou le cœur tel que vous l’entendez, sont alors évidemment plus forts que tout. Quoique… Car lorsque Fargeaux voit Jean – je vous fais grâce des circonstances, il faut tout de même lire le livre – et sa ressemblance flagrante avec son fils, cela suffit pour qu’il retrouve en Jean, le jeune homme blessé, cet être aimé, son enfant dont il n’a pas accepté la disparition. D’une certaine façon, mystifié par son cœur, il en est la première victime consentante. Et Clotilde, dans cet élan, le suivra. Oui, plus que les liens du sang, je privilégie les liens du cœur, parce que ces derniers ne naissent pas avec l’individu, ils s’acquièrent et s’affinent tout au long de l’existence, comme l’expérience ; ils se conquièrent, ce n’est pas toujours évident, et doivent être entretenus et savamment protégés si l’on souhaite qu’ils perdurent.    

Il y a toujours chez vous ce souci permanent de décrire au plus près les émotions que traversent vos personnages, une peinture des sentiments extrêmement juste, très humaine, de la jalousie de Marguerite à la détresse de Jean, notamment. Comment réussissez-vous ce tour de force ?
Vous parlez de tour de force ? C’est qu’en fait, je crois, les émotions de mes personnages, lorsque j’écris, je les ressens comme les miennes. Il m’arrive de sourire ou de rire, et je n’ai pas honte de pleurer, lorsque Renée sanglote, ni de la jalouser, lorsque Marguerite l’envie. C’est pour cette raison, d’ailleurs, que je ne peux pas écrire pendant des heures. Arrive très souvent l’instant, du moins lorsque la situation le veut ainsi, où mon cœur s’affole, où ma main tremble. Je dois alors m’arrêter, passer à autre chose, sortir. L’ouvrage, à ce moment, se poursuit tout seul dans ma tête. Et lorsque je le reprends – il suffit parfois de quelques minutes pour que le calme à nouveau s’installe en moi –, je sais aussitôt ce qui va ou ne va pas, je corrige et repars. C’est comme un jeu d’acteur, pas toujours aussi drôle que je le souhaiterais, qui me permet en tout cas d’être aussi près que possible de ces fantômes auxquels, tant bien que mal, je tente de donner un souffle de vie. Ce souffle – inspiration, expiration – qui n’est autre que le mien, mon ressenti immédiat. Mon cœur est le leur. Mes yeux sont les leurs. Mon haleine est la leur. Parfois jusqu’à cette démesure qui me suggère une pause.

Et puis, il y a cette terre du Forez, « ces landes drues, impénétrables », que vous nous faites découvrir, merveilleuse terre d’Auvergne au cœur de laquelle se trouve Belle Etoile, au fil des ans et des saisons… N’est-elle pas pour vous un personnage aussi du roman ?
Un personnage, certainement. J’ajouterai : Et pour cause ! C’est que je ne connaissais pas l’Auvergne avant de rencontrer Madeleine, cette personne à qui je dédie bien souvent mes livres. Je l’ai rencontrée il y a plus de quarante ans maintenant. Madeleine est née à Clermont-Ferrand. Et si, tout de suite après notre mariage, je l’ai emmenée dans la vallée de l’Arve, à Chamonix, où mes poumons quand j’étais gamin ont réappris à vivre – qu’en serait-il aujourd’hui ? –, elle, déjà, disons quelques mois plus tôt, m’avait appris cette Auvergne qui de Clermont conduit à Billom, puis de Billom à Courpière, ainsi jusqu’à Ambert et Arlanc. Le Forez et le Livradois, oui, sans doute les paysages que je connais le mieux à présent de l’Auvergne, davantage que la chaîne des Puys. Mais ce coin du-Puy-de-Dôme, moins couru des touristes, c’est probable – est-ce un bien, est-ce un mal ? – , si je l’affectionne tant, c’est que j’ai appris à l’aimer davantage à travers les yeux de Madeleine qu’à travers les miens. Sans doute, encore, est-ce pour cela que je l’évoque avec toute sa féminité, sa fébrilité en temps de guerre, qu’elle soit vécue ici, sur le territoire métropolitain, ou de l’autre côté de la Méditerranée, ou sa luminosité lorsque la sérénité de son ciel s’accorde avec l’espoir d’un enfant. Oui, je crois qu’aucun autre lieu que mon Forez, dont Olliergues – le Valliergue de Retour à Belle Etoile et des Sœurs Ferrandon –, Saint-Pierre-la-Bourlhonne, les Hautes Chaumes et le col de Béal, ne pourrait si bien s’accorder à mes personnages. Il les façonne, il les éduque. C’est avec ses couleurs qu’il leur apprend à vivre et à mourir.  
Entre les deux sœurs, il y a Jean, le mari de Renée. Jeune homme solaire que les femmes regardaient avec envie, avant la guerre d’Algérie et sa blessure de guerre. A travers ce personnage bouleversant, vous dénoncez la guerre et ses violences…
Plus que la guerre, en fait, avec Jean, c’est mon incapacité à comprendre pourquoi les hommes se battent entre eux que je tente d’illustrer. Mon horreur de la guerre, je la pense déjà bien présente dans Retour à Belle Etoile. Mon horreur de la guerre – mais qui n’en a pas horreur ? –, assurément, je la vois tout entière chez Jean, nous sommes alors en Algérie, je la vois dans son geste fou, tout à la fois de protéger ses compagnons et se refuser à tirer sur le fell qui, pourtant, ajuste posément son arme dans leur direction. Mon horreur de la guerre, je la vois encore dans les désastres qui s’ensuivent : des vies foutues et rien de plus, tandis que les maîtres du monde, au-dessus des humbles dont ils n’ont que faire, volent à leur aise, dans un firmament, pour eux, toujours bleu. Oui, j’exècre la guerre. Non, je ne la comprends pas. Non plus, d’ailleurs, que j’excuse la discourtoisie que l’on rencontre si souvent à chaque coin de rue. Enfin, je hais la guerre, parce qu’elle a meurtri Georges A. dans sa chair, ce jeune homme à qui j’ai aussi dédié ce livre.

Pour lequel de vos personnages avez-vous une affection toute particulière ?
Sans hésiter, pour Jean Chassaigne. Je me souviens de Georges A., c’était un camarade de mon frère aîné. Ils avaient sensiblement le même âge. Mon frère a échappé à la guerre d’Algérie, tandis que Georges, lui, en est revenu dans un fauteuil roulant. Tout ça est loin dans mon souvenir. Pourtant, depuis ce jour où je l’ai revu, j’avais dans les quinze ans, souriant à la vie malgré tout, et d’une extraordinaire beauté, toujours, je me suis demandé : Pourquoi ? Pourquoi donc meurtrir à ce point, dans leur chair et dans leur âme, tant et tant d’innocents ? Encore aujourd’hui, ce visage étincelant, cette souffrance que dissimulait si bien, si courageusement, le sourire de Georges, mais que je ne pouvais pas ignorer, me hantent continûment, comme ces injustices dont je puis être témoin. Oui, bien sûr, je porte toute mon affection sur Jean Chassaigne, la colonne vertébrale de ce roman. Sans lui, que seraient Renée et Marguerite ? Je ne sais pas. Des sœurs incapables de s’entendre ? Mais serait-ce suffisant ? Non, il est là, il leur confère leur authenticité, nous révèle leur vérité. Certainement, il souffre pour elles deux, et c’est pourquoi, sans doute, elles souffrent pour lui, à travers lui, chacune à sa façon.

La fin des Sœurs Ferrandon, au milieu des années 1970, laisse augurer une troisième partie de la saga des Ferrandon… Ne serait-ce pas la partie la plus difficile : écrire sur une époque plus contemporaine ?
Laisse « augurer », oui. Mais il n’y aura de suite que si le lecteur la souhaite. Je ne quémanderai pas son avis. Il me le donnera si bon lui semble. Et si bon lui semble effectivement, c’est alors avec bonheur que je me mettrai en route. Tout est prêt pour ça. Sinon, il en sera terminé. Quant à la difficulté qu’il pourrait y avoir à écrire sur une époque plus contemporaine, qui s’étendrait par exemple sur une nouvelle période de vingt ans, comme ç’a été le cas pour Retour à Belle Etoile et comme c’est aussi le cas pour Les Sœurs Ferrandon, non, je ne la vois pas. Mes deux précédents romans, Le Destin de Louise comme La Chouette Idée d’Alexandre Pluche, se déroulent dans les années 2000. Et ça n’a pas été une gêne, au contraire. D’autant moins que nous tous avons notre histoire, dans la vie comme dans les romans, nous la portons avec nous, comme l’escargot sa coquille, et nous y référons constamment, sciemment ou non.  
 
 
Autour de Gérard Glatt

 
Que représente l’écriture pour vous ? Une nécessité, une liberté, du travail ?
Une liberté, je ne sais pas. Du travail, certainement non. Une nécessité, sans aucun doute. Lorsque Roger Vrigny m’a dédicacé son ouvrage Le Besoin d’écrire, en 1990, il mettait : « A Gérard, qui connaît bien, lui aussi, ce besoin d’écrire, depuis notre lointaine rencontre à Rocroy… » Il faisait allusion à ces années effectivement lointaines où je l’avais comme professeur de français/latin. C’était au début des années 60. Il enseignait alors à Rocroy Saint-Léon, rue du Faubourg-Poissonnière, à Paris, où j’étais élève. Parce que, oui, c’est le besoin d’écrire qui m’anime depuis toujours, depuis que je sais lire et tenir un crayon entre les doigts. Et si je n’ai pas davantage de livres derrière moi, de livres édités, c’est en fait que je n’ai pas eu le courage de ma vocation. Pas eu le front de lui répondre. Non plus que l’assurance de montrer mes écrits. De lui répondre pleinement, j’entends, ne m’adonnant qu’à elle et délaissant une vie professionnelle pas si mal conduite, certes, mais pour moi sans intérêt véritable. Parce que, jusqu’à aujourd’hui, je n’ai fait que ça, écrire, profitant du moindre instant disponible. Déjà, à quatorze ans, lorsque j’avais cinq minutes, j’écrivais. Des poèmes, des nouvelles, un roman. Quelle chance a été la mienne, j’en suis reconnaissant au destin, d’avoir eu comme professeur Jean Markale, le chantre de la Bretagne, Roger Vrigny, que j’ai pleuré comme si j’avais perdu un père. Et Pierre Silvain... Oui, j’écris par nécessité, parce que je ne peux pas faire autrement. Aussi parce que cela me remplit de joie. Je me réalise en écrivant. Autant que mon sang a de bonheur à parcourir mon corps en tous sens, j’ai de bonheur à révéler au monde ce que mon imaginaire fomente en silence et à mon insu.

Quels sont les auteurs qui ont le plus compté dans votre vie ?
Du plus loin que je me souvienne, je pense à Vintila Horia. C’était en 1960, j’avais seize ans, il venait d’obtenir le prix Goncourt pour Dieu est né en exil. Mais son passé de militant fasciste a fait que le prix ne lui a pas été décerné. Ce devait être une réécriture de l’œuvre d’Ovide, je n’ai plus tout ça en tête. L’œuvre était belle, si l’homme n’était pas intéressant. A partir de cette lecture, j’ai su que je ne pourrais plus jamais me départir de l’acte d’écrire. Ensuite, je citerai Roger Vrigny, pour La Nuit de Mougins et Les Cœurs sensibles, et Pierre Silvain, parce que je les ai connus l’un et l’autre et qu’ils m’ont toujours aidé. Des auteurs contemporains, comme vous voyez. Ainsi qu’Hervé Guibert. Parmi les auteurs dits classiques, bien peu m’ont intéressé, à part Zola, dont je ne me suis jamais lassé, Maupassant, pour Pierre et Jean, Une vie et tous ses autres romans ; et Martin du Gard dont le Jean Barois reste pour moi le comble de la réussite et Les Thibault une superbe saga. Il est d’ailleurs présent dans mes derniers romans, dans Retour à Belle Etoile comme dans Les Sœurs Ferrandon. Enfin, je ne peux pas ne pas citer Samuel Beckett, Duras, Pinget et Claude Simon.
 
Quel est à ce jour le plus beau compliment qu’un(e) lecteur(trice) vous ai fait ?
C’était sur un salon. La personne venait de lire Une poupée dans un fauteuil, publié chez Orizons, en 2008. Dans ce roman, plutôt un récit, le narrateur est dramaturge. Il se présente donc ainsi tout au long de l’histoire. Une histoire qu’il met en scène. Alors le lecteur me dit : « Mais vous savez que j’y ai cru ? Je suis allé sur Google et je vous ai cherché comme metteur en scène, ou acteur. Vous n’êtes vraiment pas metteur en scène ? » J’ai eu beau lui dire non, je crois qu’il ne m’a jamais cru. Que c’était par coquetterie que je ne voulais pas apparaître sur Google.

Avez-vous des rituels d’écriture ?
Non, pas de rituels. Et c’est bien ainsi. Je crois qu’Henri Troyat écrivait debout. Moi j’écris assis. Je n’appelle pas ça un rituel. Ou si c’en est un, il est tellement partagé… Non, plus sérieusement, je ne crois pas en avoir. A moins que ? Mais est-ce alors un rituel d’écriture ? Je ne me lance jamais, le matin, ou dans l’après-midi, ou le soir, sans avoir auparavant touché un ou deux bouquins. Ou palpé. Ou respiré. Ouvert également, mais alors pour m’émerveiller l’espace d’une ou deux secondes, plutôt dix, allons jusqu’à quinze, d’une si belle réussite. Qu’y a-t-il de plus beau, de plus parfait qu’un livre ? C’est banal, je sais, mais pourquoi aurais-je peur d’un lieu commun ? Et puis, une fois le livre ouvert, pas trop, pour ne pas l’abîmer, j’en lis deux ou trois lignes. Au hasard. Puis, je le referme. Et le remets à sa place… Oui, je crois que c’est bien là mon seul rituel. En dehors de tous les autres, bien entendu, mais que je tiens secrètement en moi ! Peut-être vous les dirai-je une autre fois.

Du même auteur


Vous aimerez aussi


 
  • Couverture de l'ouvrage La Saga des Pitelet
  • Couverture de l'ouvrage Le Puits Sans-Nom
  • Couverture de l'ouvrage Les Chemins de garance NE
  • Couverture de l'ouvrage Les souffleurs de rêves
 
Ils en parlentTout voir Les médias
"Tout s'enchaîne dans ce récit fort bien construit avec cette ambiance familiale lourde qui ne favorise pas...
La Marne
+
Les lecteurs de Babelio J'avais placé Retour à Belle étoile sous l'égide de Sénèque, «une des plus belles qualités d'une véritable amitié est de comprendre et d'être compris». Avec ce second volume qui peut à la fois se lire...
hcdahlem
+
Déposer un commentaire +