Extrait de l'article de Charles McGrath pour le New York Times:
A propos du Lower East Side d’aujourd’hui, M. Price a ces mots : « Cet endroit ressemble à Byzance. C’est demain, hier, tout sauf aujourd’hui. » Ajoutant qu’il voit parfois ce quartier comme une ville-fantôme hyper-active où nombre de spectres hantant les lieux continueraient à parler yiddish. (...) « Ce qui m’a attiré au départ, c’était le lieu lui-même. » Il ajoute qu’il a d’abord songé à se lancer dans un roman historique, qui aurait eu pour thème l’expérience des Juifs émigrés, installés en masse dans le Lower East Side il y a un siècle. « Mais je me suis vite rendu compte que c’était la vague d’immigration la mieux étudiée de l’histoire, admet-il. Un type débarque, et son premier job consiste à travailler dans une sweatshop. Son second, à écrire un livre sur un gars qui travaille dans une sweatshop. Je ne vois pas comment j’aurais pu faire ça mieux qu’Henry Roth. »
L’histoire n’en était pas moins très présente dans l’esprit de M. Price quand, un matin de l’automne dernier, il me fit faire un tour du quartier, revisitant certains des lieux qui avaient inspiré son roman. Ses grands-parents s’étaient installés dans le Lower East Side, m’expliqua-t-il, et, quand il était enfant, son père y travaillait comme étalagiste pour les nombreux petits magasins de vêtements qui représentaient une part importante de l’économie du quartier.
« D’une certaine façon, l’endroit a évolué sur 360 degrés en l’espace de cinq générations, m’expliqua-t-il. Il y a un siècle, les Juifs essayaient de s’en sortir à force de travail, aujourd’hui leurs descendants paient des loyers de 2 000 dollars par mois pour vivre dans ce qui était leurs taudis. » (...)
Première étape de la balade : le Schiller’s Liquor Bar, qui lui a servi de modèle pour le Café Berkmann, le restaurant où travaille Eric Cash. M. Price se délecte en signalant que si l’endroit ressemble à une pharmacie des années 1920 ou 30, tout, depuis le plafond étamé jusqu’aux fenêtres grillagées en passant par les miroirs sans tain, a été déniché par les propriétaires dans de vieux entrepôts et installés comme s’ils avaient été là depuis toujours. « Un vrai décor de film, commente-t-il. Mais maintenant, c’est, disons, vénérable. » (...)
M. Price me fit ensuite sillonner tout le quartier, pointant du doigt tel ou tel haut lieu : les nombreuses synagogues désaffectées, certaines transformées en lieux d’habitation ; les boutiques sur deux étages, l’une au-dessus du niveau de la rue, l’autre au-dessous ; les échelles à incendie des anciens taudis ; le vieux quartier chaud juif, autour d’Allen Street.
Dans Rivington Street, juste en face de Babeland, le supermarché du sexe, il s’arrêta devant un terrain vague sur lequel se dressait autrefois une fameuse synagogue, la Première Congrégation roumano-américaine. Un an auparavant, expliqua-t-il, son toit s’était écroulé. En une nuit, apparemment, l’immeuble avait été entièrement démoli, ne laissant debout que le mur du fond et son vitrail représentant une étoile de David. « Les chandeliers étaient restés sur pied dans les décombres, raconte-t-il, et le lieu tout entier faisait songer au décor d’une pièce expérimentale. »
Dans chaque lieu visité, M. Price indiquait tous les signes de changement, de « boboïsation », la multiplication des bars à vins et des boutiques de mode. (...) Pointant du doigt une tour d’appartements de standing dans Delancey Street, où des logements autrefois réservés aux membres d’un syndicat sont à présent vendus sur le marché libre, il précisa : « En hiver, on peut maintenant voir des décorations de Noël sur certaines terrasses. C’est comme un panneau lumineux démographique. Vous comptez les ampoules des guirlandes et vous obtenez le décompte des WASP de l’immeuble. »
Dans Orchard Street, où des vendeurs à la sauvette fourguaient des pantalons, des chemises et des blousons en cuir à un prix un peu trop bas pour être honnête, tout comme ils l’auraient fait quarante ou cinquante ans plus tôt, il fit ce commentaire : « C’est comme ces champs de patates dans les Hamptons, que les fermiers vendent pour un million de dollars. D’ici un ou deux ans, tout cela aura disparu. Ces types sont déjà dans un funérarium, seulement ils ne le savent pas. »
(...) S’il a mis si longtemps à achever Souvenez-vous de moi, explique-t-il, c’est en partie parce qu’il a passé un temps fou en recherches – conversations avec les gens du quartier, rondes avec les policiers du coin, innombrables balades le nez au vent. « J’aime bien traîner, avoue-t-il. C’est d’abord un moyen d’éviter d’écrire. Et puis, il arrive que Dieu soit un romancier du tonnerre et on peut le plagier sans vergogne. » (...)