Votre héroïne, Sachi, a-t-elle existé et était-elle réellement la dernière concubine du shogun ?
Il est avéré que la princesse Kazu a offert une concubine à son époux avant son départ pour la bataille, et que cette jeune fille a été la dernière concubine. Peu après, le palais des femmes fut fermé et ses habitantes jetées à la rue. Le tout dernier shogun, Yoshinobu, n’occupa la fonction que quelques mois et ne mit jamais les pieds au palais. Je me suis demandé ce qu’étaient devenues les trois mille femmes qui y vivaient auparavant. Le mystère reste entier, car l’histoire n’a gardé aucune trace d’elles. J’ai alors commencé à imaginer ce qu’avait pu être l’existence de la « dernière concubine ». La princesse Kazu, son époux et la mère de Sachi, dame Okoto, sont des personnages réels. Je me suis livrée à des recherches approfondies sur cette période de l’histoire du Japon. Les batailles que je décris se sont déroulées de cette manière et la ville d’Edo a bien été détruite. Mais le personnage et le destin de Sachi relèvent de la pure fiction.
Pourquoi avoir choisi cette période comme toile de fond de votre premier roman ?
Pour son caractère à la fois fascinant et romanesque. Le Japon est resté fermé à l’Occident durant deux cent cinquante ans et n’a commencé à s’ouvrir qu’en 1853. Les Anglais de l’époque victorienne qui eurent la chance de découvrir ce monde extraordinaire savaient qu’il était sur le point de disparaître. En effet, l’arrivée des Occidentaux a déclenché la crise évoquée dans le roman. Cette société avait porté au plus haut degré de raffinement les arts éphémères tels que le théâtre, la cérémonie du thé, l’art des geishas et des courtisanes des quartiers de plaisir, tout en développant une extraordinaire sensibilité aux odeurs. Contrairement à la peinture et à l’écriture, toutes ces pratiques n’ont laissé que peu de traces. C’est ce monde si différent et si sensuel que j’ai tenté de recréer. Au-delà des descriptions, j’ai beaucoup travaillé mon style pour faire percevoir au lecteur les parfums, les sons, les matières… Par ailleurs, je me suis efforcée de donner à cette histoire d’amour un souffle épique qui vous replonge dans une époque romanesque à jamais révolue.
Dans La Dernière Concubine, Sachi est prise au dépourvu devant ses propres sentiments. Pourquoi cette ignorance de l’amour dans la société des samouraïs ?
Jusqu’à la fin du XIXe siècle, il n’existait pas de mot en japonais pour désigner l’amour. En Europe, le concept remonte au Moyen Age, quand les troubadours chantaient les exploits de chevaliers combattant pour les faveurs de quelque belle dame. Quand les premiers romans occidentaux furent introduits au Japon, les traducteurs durent inventer un terme, ra-bu – soit love, « amour » en anglais, prononcé très vite et avec l’accent japonais –, pour exprimer cette notion étrange. Ils finirent par associer deux mots anciens pour en former un nouveau : reai. Aujourd’hui encore, quand vous dites « suki desu » (« je t’aime ») à un Japonais, vous employez le même verbe que pour dire « j’aime le riz », par exemple. Pour autant, les Japonais de l’ancien temps connaissaient le sentiment amoureux, mais ils le considéraient comme une folie dont il fallait à tout prix se préserver. Et bien sûr le mariage n’avait rien à voir avec l’amour. Dans La Dernière Concubine, je me suis efforcée de dépeindre une histoire d’amour sans employer une seule fois le mot. Quand les personnages sont épris, ils ne comprennent pas ce qui leur arrive.
D’où vient votre intérêt pour la culture et la langue japonaises ?
Ma mère était moitié canadienne, moitié chinoise. Mon père, citoyen canadien, enseignait le chinois à l’université de Londres. J’ai donc grandi entourée de livres sur l’Asie. Les amis de mes parents étaient chinois, indiens, entre autres nationalités. Après un passage à l’université d’Oxford, j’ai obtenu une maîtrise en études sud-asiatiques à Londres. En 1978, je me suis rendue au Japon, où j’ai vécu et travaillé durant cinq années, apprenant la langue et m’immergeant dans la culture traditionnelle. J’ai d’abord passé deux ans près de Kyoto, à Gifu, une petite ville qui n’avait pratiquement pas changé depuis plusieurs siècles – par exemple, les geishas y faisaient toujours partie du paysage. J’enseignais l’anglais à l’université locale. Ma condition de jeune femme célibataire m’a ouvert toutes grandes les portes d’un monde prétendu fermé aux étrangers. Avec les autres femmes, je me suis initiée aux arts du thé, des arrangements floraux, de la peinture et de la calligraphie, sans oublier l’aïkido et les autres arts martiaux. Parallèlement, j’ai appris à m’exprimer et à me comporter avec la réserve qui sied à une Japonaise.
Quels sont vos projets ?
Mon prochain roman se déroulera quelques années après La Dernière Concubine et dans une autre classe sociale, celle des courtisanes du quartier de plaisir de Yoshiwara. On y rencontrera un groupe de Français ayant combattu dans le camp du shogun lors de la dernière bataille de la guerre civile.